Rapper pour résister à la haine : Chilla est la reine

On la présente souvent comme une artiste féministe. Elle préfère le terme « humaniste ». Une chose est sûre : son rap intelligent et enthousiaste fait souffler un vent de fraîcheur sur les scènes belges et françaises. Rencontre avec Chilla, dont le flow et les mélodies soignées feront vibrer le public de ManiFiesta le samedi 8 septembre prochain.

«Sale Chienne », « Si j’étais un homme », « #balancetonporc »… Difficile de ne pas évoquer avec vous la question des femmes et du féminisme…

Chilla. C’est clair, mais ces paroles, je les ai écrites en fonction de l’actualité, des choses qui me faisaient réagir. La première chanson que j’ai faite sur ce thème, c’est « Sale Chienne ». Cette chanson est née en réaction aux commentaires haineux que je reçois chaque fois que je sors un morceau sur Internet. Et la seule explication que je trouve, c’est que je suis une femme. Car les remarques sont toujours liées à ça, pas à ma musique ou à autre chose. Les gens qui publient ces commentaires remettent toujours le genre au centre du débat.

On est en 2018, on pourrait croire que la situation s’est améliorée au fil du temps pour les femmes...

Chilla. C’est vrai que les choses ont beaucoup évolué, les femmes n’ont jamais été autant au cœur des questionnements. Mais je constate aussi beaucoup d’hypocrisie, une certaine superficialité dans cette évolution : pour beaucoup de gens, ce n’est pas encore naturel de placer les femmes à égalité avec les hommes. C’est un problème d’éducation, entre autres. Et Internet permet à tous ces gens de déverser leur haine. Je suis certaine qu’aucun de ceux qui postent ces commentaires n’oserait me les dire en face. Ils se cachent derrière un écran pour dire des choses atroces. C’est pour ça que j’ai mis les commentaires au début des clips de « Sale Chienne » et de « #balancetonporc ». Pour montrer que je n’étais pas dans l’extrapolation ou l’exagération. Parfois, j’ai même l’impression qu’il y une sorte de régression… Pas partout, bien sûr : il y a aussi une grande partie des gens qui voient l’égalité comme quelque chose de tout à fait naturel. Les garçons avec qui j’ai grandi et traîné pendant mon adolescence, par exemple, ceux avec qui j’ai commencé à rapper. Pour eux, c’était normal que je sois là, avec eux.

Pour moi, la musique, c’est du partage. Jouer dans un festival comme ManiFiesta, c’est vraiment pour ça que je fais ce métier.

Vous avez les ressources pour réagir face aux agressions sexistes et aussi la possibilité, en tant qu’artiste, de vous exprimer sur ce sujet. Vous voyez comme une sorte de « devoir » d’en parler ?

Chilla. En tout cas, c’est aussi pour ça que j’ai fait « #balancetonporc ». Les artistes d’Hollywood, ou moi, nous sommes en mesure d’être écoutées. Mais il y a des femmes qui subissent des violences et qui n’ont pas accès à cette parole. On voit défiler des hashtags et des campagnes sur Twitter mais ça ne doit pas faire oublier que beaucoup de femmes n’ont pas accès à Internet.

Êtes-vous devenue une porte-parole de cette cause ?

Chilla. Non. Je n’ai pas envie d’endosser ce statut. Je fais du rap et ce que j’aime dans le rap, c’est la liberté d’expression. Je peux exprimer ce que je ressens, aborder tous les sujets que je veux. Et je ne veux pas porter seulement le drapeau du féminisme. Bien sûr, je me considère comme féministe, c’est un combat que je mène mais ce n’est pas le seul.  Lutter contre le racisme, contre la pauvreté, c’est important aussi. Avec ces chansons, ce que je veux, c’est surtout rappeler ce que certaines femmes subissent et ce qu’elles n’ont pas toujours la possibilité d’exprimer. Je ne veux pas m’approprier leurs souffrances, mais les relayer.

Avec « Lettre au Président », vous abordez la rupture entre la jeunesse et la politique…

Chilla. Pour moi, cette chanson, c’était une manière de faire un constat, de parler de ce que je vois autour de moi. Dans ce cas-ci, ça correspond aussi à un événement précis : je faisais la première partie de Kery James et je voulais rendre hommage à son titre, « Lettre à la République ». Je voulais un morceau qui soit dans la veine engagée de Kery James. Mais la politique, je ne m’y connais pas vraiment...

Vous faites pourtant beaucoup de politique au travers de vos chansons…

Chilla. Je dirais surtout que j’essaie d’être la plus consciente possible, d’avoir un avis sur toutes ces questions. C’est l’éducation humaniste que j’ai reçue qui a forgé ma conscience. Et c’est ce qui fait que je perçois les dysfonctionnements et les injustices. Je n’ai pas la prétention de faire de la musique aussi engagée que les rappeurs Médine ou Kery James. J’écris sur ce qui me touche, et ça peut être le féminisme ou des questions sociétales mais je vais aussi dans l’introspection. La totalité de mon rap n’est pas politique ou engagé mais, bien sûr, ça fait partie des codes du hip-hop. Ces codes, je les appris en écoutant toute ma jeunesse des rappeurs comme Youssoupha, par exemple.

Votre jeunesse a été rythmée par le rap, mais pas seulement. Vous avez aussi fait du violon pendant de longues années. C’est cela qui rend votre rap si mélodique ?

Chilla. Mes parents étaient musiciens. Mon père écoutait beaucoup de blues et avec le violon, que j’ai commencé à 6 ans, j’ai découvert la musique classique. Depuis toute petite, j’ai été baignée dans différents styles de musique. Tout cela influence mon travail. Au départ, je suis musicienne donc, c’est ce que je maîtrise le mieux. C’est la composition musicale qui vient en premier quand je crée un morceau. Mais petit à petit, je vois que je peux écrire sur les sujets qui me révoltent ou m’intéressent et que ça fait aussi un peu office de thérapie. (Rires) J’estime que je peux encore m’améliorer beaucoup au niveau des textes, mais j’y travaille …

En septembre prochain, vous serez à Manifiesta. Vous produire à la Fête de la Solidarité, ça signifie quelque chose de particulier pour vous ?

Chilla. Oui, clairement ! Pour moi, la musique, c’est du partage. Jouer dans un festival comme celui-ci, qui défend ces valeurs-là, c’est vraiment pour ça que je fais ce métier. Après mes concerts, j’adore discuter avec les gens. J’essaie de rester disponible pour ceux qui ont envie de me parler. Et à ManiFiesta, je sais qu’il y aura des gens qui ne seraient pas forcément venus me voir en concert – et qui ne parlent même pas la même langue – qui vont découvrir ce que je fais. C’est super ! Je me réjouis aussi de revenir jouer en Belgique.

Chilla à ManiFiesta

Article publié dans le magazine Solidaire de mai- juin 2018Abonnement.

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