Qui a allumé la mèche de la poudrière ukrainienne ?

auteur: 

Marc Botenga

L’Occident condamne l’attitude russe à l’égard de l’Ukraine. La Russie ressortirait les vieilles recettes de la guerre froide. Les deux parties se bombardent désormais à coups de sanctions économiques et foncent ainsi vers une voie sans issue. Pourquoi l’Europe se lance-t-elle dans ce match de boxe économique et quelles sont les motivations des Russes ?

Qu’est-ce que Poutine a à reprocher tout d’un coup à notre agriculture ?

Rien. Jusque tout récemment, la Russie accueillait environ 10 % des exportations agricoles européennes. Il s’agissait de fruits et de légumes, mais aussi de viande, de produits laitiers, de vin et d’alcool. L’embargo russe est une réaction aux sanctions européennes contre la Russie. Le 29 juillet, l’Union européenne (UE) décrétait des sanctions sévères contre la Russie qui, entre autres, touchaient le secteur financier et l’industrie pétrolière de ce pays. En sanctionnant les banques russes, l’UE espère toucher financièrement l’économie russe. Par un embargo sur les exportations de matériel destiné à l’industrie pétrolière, l’UE veut à terme faire mal à un important secteur stratégique de l’économie russe. Toutefois, les sanctions en entraînent d’autres. Si l’escalade actuelle persiste, la Russie, un important fournisseur de gaz pour l’UE, pourrait également prendre des sanctions contre l’UE sur le plan de l’énergie. L’UE importe un quart de son gaz à partir de la Russie. De telles sanctions peuvent donc faire très mal.

Pourquoi l’Union européenne a-t-elle pris de telles sanctions contre la Russie ? 

Officiellement, l’UE veut sanctionner la Russie pour son ingérence dans le conflit ukrainien. Alors que l’UE soutient l’actuel gouvernement ukrainien, la Russie, elle, apporterait son soutien aux opposants.

Cette explication officielle ne manque pas d’ironie, car l’actuel conflit en Ukraine est précisément une conséquence directe de l’ingérence de l’UE en Ukraine. Le mouvement de protestation du début de cette année, qui a abouti à l’éviction du président de l’époque, Yanoukovitch, s’appuyait surtout sur un large mécontentement social dû à une politique économique déplorable et à la corruption. Mais Bruno Decordier, spécialiste de l’Université de Gand dans les questions eurasiennes, dit que le mouvement de protestation a été entre autres préparé de l’extérieur : « En 2010, en Ukraine, quelque trente programmes étrangers – lisez : occidentaux – étaient déjà actifs. »1

Outre la ministre adjointe américaine des Affaires étrangères Victoria Nuland et le républicain John McCain, Guy Verhofstadt (Open Vld) et Mark Demesmaeker (N-VA) se sont également joints aux manifestants. En d’autres termes, l’UE et les États-Unis ont décidé qui allait devoir diriger le pays ! Idesbald Goddeeris, historien et slaviste à l’université de Louvain (KUL), faisait déjà remarquer alors que la Russie ne serait pas reconnaissante vis-à-vis de l’UE pour cette ingérence.2

D’où vient cette ingérence occidentale en Ukraine ?

Officiellement, il s’agissait de démocratie et de droits de l’Homme mais, en fait, l’ingérence en Ukraine s’inscrivait dans le cadre d’une stratégie d’expansion de l’Otan et de l’UE vers l’Est. Depuis la chute de l’Union soviétique, l’UE et l’Otan mettent tout en œuvre pour faire main basse sur de nouvelles régions dans l’Est. Bart Criekemans, professeur de politique internationale à l’Université d’Anvers, fait remarquer : « Les années 2000 ont également été les années des “révolutions de couleur” dans la proche périphérie de la Russie : la Yougoslavie (2000), la Géorgie (2003), l’Ukraine (2004) et la Kirghizie (2005). Des chercheurs ont pu montrer clairement que, via le National Endowment for Democracy (NED – Fondation de soutien à la démocratie), la CIA et USAID (États-Unis) ont donné de l’argent à des semi-ONG telles que Freedom House et l’Open Society Institute. »3

L’intention est, d’une part, de mettre la main sur d’importantes conduites de gaz et, d’autre part, de menacer militairement la Russie à partir du sud. Après, entre autres, les États baltes, l’ancienne Yougoslavie, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie, l’UE et l’Otan espéraient également faire main basse complètement sur l’Ukraine.

L’Ukraine avait toutefois opté pour une position neutre. Ainsi, elle a développé des liens politiques et économiques aussi bien avec les pays européens qu’avec la Russie. Toutefois, fin 2013, quand l’UE a exigé que l’Ukraine choisisse entre un accord économique avec l’UE ou avec la Russie, les problèmes ont commencé.

Le gouvernement ukrainien d’alors, dirigé par le président Yanoukovitch, a refusé de choisir. Il voulait un accord aussi bien avec la Russie qu’avec l’UE. Un déroulement normal des choses. Imaginez que la Belgique doive choisir entre l’Allemagne ou la France. Cela ne tient pas debout, sur le plan économique. Bart Criekemans déclare : « Une Ukraine prospère devrait avoir accès aussi bien aux marchés de l’UE qu’à ceux de l’Union économique euro-asiatique. »4

Le choix de Yanoukovitch ne cadrait pas avec la stratégie d’expansion de l’Otan et de l’UE. D’où le fait que des hommes politiques américains et européens se sont rendus à Kiev pour y participer à l’installation d’un nouveau gouvernement. Reconnaissant pour le soutien de l’UE, le nouveau président Porochenko concluait en juin un accord de libre-échange avec la Géorgie, la Moldavie et l’UE. La Russie perçoit comme une provocation cette alliance économique et militaire montante à ses frontières.

Mais le nouveau gouvernement ukrainien n’est-il pas plus démocratique ?

En fait, un groupe d’oligarques a tout simplement été remplacé par un autre groupe d’oligarques. L’Ukraine est un pays très diversifié, linguistiquement – avec, entre autres, l’ukrainien et le russe –, mais aussi sur le plan économique, avec un Ouest agricole et un Est industriel. Le soutien européen à un certain groupe a perturbé l’équilibre délicat entre ces groupes de population et régions dans le cadre de l’État ukrainien. Ceux qui ont reçu le soutien américain et européen se sentent brusquement suffisamment forts pour ne plus avoir à négocier avec d’autres groupes. Leur prise de pouvoir s’est d’ailleurs faite de façon non constitutionnelle. Les milices des partis fascistes et d’extrême droite de Pravyi Sektor et de Svoboda ont recouru à la violence et à l’intimidation pour faire passer leur agenda.

Il faut noter que ce n’est pas toute la population qui a manifesté à Kiev contre Yanoukovitch. La majorité de la population de l’Est ne voulait pas renoncer à ses liens économiques avec la Russie. La Russie était d’ailleurs le principal client pour les exportations au départ du secteur minier, de la sidérurgie et de la technologie spatiale, situés à l’Est. Les gens de l’Est n’avaient rien à gagner dans un accord d'association avec l’UE.  

Après la chute de Yanoukovitch, un certain nombre de mesures unilatérales ont en outre remis en jeu l’unité de l’Ukraine. La loi linguistique de février 2012 qui reconnaissait le russe et d’autres langues minoritaires comme langues administratives dans les provinces et villes où 10 % au moins de la population utilisait cette langue comme langue maternelle a été supprimée.5 Les stations de télévision russophones ont été interdites l’une après l’autre et le Parti communiste a été expulsé du Parlement. Puis interdit. Entre-temps, on utilise des milices privées d’extrême droite pour mater toute opposition contre le nouveau gouvernement. Il y a eu des protestations, surtout dans l’est de la région du Donbass. Le nouveau gouvernement du président Porochenko n’hésite pas à engager l’armée contre sa propre population. Alors qu’il prétend qu’il veut la paix, il investit 2,2 milliards d’euros dans l’armée !6 Dans l’Est, des hôpitaux et même des stades de foot sont bombardés. Aujourd’hui, l’Ukraine n’est pas plus démocratique qu’il y a un an. Au contraire, même l’extrême droite participe aujourd’hui à son administration. 

La Russie soutient aussi des groupes en Ukraine. Ne devons-nous pas condamner cela aussi ?

Bien qu’il y ait peu, voire pas du tout, de preuves formelles de l’aide militaire russe à des groupes de l’Est, la Russie et Poutine ont en effet leur propre agenda aussi. Ils veulent surtout ne pas perdre leur influence auprès des pays voisins de la Russie. La politique unilatérale et répressive du nouveau gouvernement ukrainien constitue un creuset particulièrement fertile pour la Russie désireuse de soutenir certains groupes. Une partie de ces groupes luttent – même avec les armes – pour une Ukraine orientale indépendante. Leur séparatisme n’offre toutefois aucune réponse aux problèmes sociaux et économiques auxquels tous les Ukrainiens sont confrontés.

Un certain nombre de mesures relativement simples pourraient couper en partie l’herbe sous le pied de ce séparatisme : l’arrêt des bombardements de villes par l’armée ukrainienne, la reconnaissance des droits de la population russophone, l’exclusion des forces d’extrême droite du gouvernement et des troupes de sécurité. Et l’arrêt des poursuites contre le Parti communiste, à peu près le seul parti qui œuvre à l’unité et  à la réconciliation des travailleurs ukrainiens, aussi bien dans l’Est que dans l’Ouest du pays. Criekemans a déjà expliqué en mars que, tant que le gouvernement « ne pourrait ou ne voudrait proposer des garanties sécuritaires claires à la population russe », la Russie conserverait l’option d’assurer elle-même cette sécurité.7 Ce qui est d’ailleurs remarquable aussi, c’est la façon dont l’Occident lui-même se targue de motifs humanitaires en Afghanistan, en Irak ou en Libye, mais condamne la Russie qui ferait en fait la même chose.

Y aura-t-il la guerre avec la Russie ? 

L’actuelle escalade est très dangereuse, tant pour l’Ukraine que pour la paix entre la Russie et l’Europe. Nos gouvernements portent ici une responsabilité écrasante. C’est l’ingérence de l’UE et de l’Otan dans les affaires internes de l’Ukraine qui a provoqué l’actuelle escalade, tant en Ukraine même qu’entre la Russie et l’UE. L’avenir de nos producteurs de poires commence lui aussi par une politique étrangère responsable. C’est pourquoi l’UE doit immédiatement cesser de jeter de l’huile sur le feu et supprimer les sanctions contre la Russie. La désescalade de la crise actuelle commence aussi par l’arrêt de l’expansion de l’Otan vers l’Est. Tant que ce ne sera pas le cas, la Russie ne mettra pas non plus un terme à son ingérence et à ses sanctions contre les produits européens.

En Ukraine, seules des négociations entre les parties concernées pourront aboutir à une solution durable pour tous les Ukrainiens. Une Ukraine unie, neutre et démocratique est la seule voie possible vers l’avant. L’actuel gouvernement ukrainien devra rendre des comptes pour la guerre qu’il mène contre une partie de sa population. Toute aide militaire au pays doit cesser, de même que l’ingérence de nos hommes politiques dans les affaires internes de l’Ukraine. La Belgique ici doit jouer un rôle de pionnière.

1. http://www.mo.be/artikel/de-euromaidan-kiev-een-geopolitiek-strijdtoneel 

2. http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/buitenland/1.1886782 
3. http://www.mo.be/analyse/grensland-oekra-ne-van-de-opening-van-de-doos-v...
4. http://www.tijd.be/opinie/analyse/Militaire_logica_in_Oost_Oekraine.9507...
5. http://www.mo.be/analyse/ik-ben-uit-donbass-en-daar-ben-ik-fier-op
6. http://www.demorgen.be/dm/nl/18241/Buitenland/article/detail/2006313/201...
7. http://www.mo.be/analyse/grensland-oekra-ne-van-de-opening-van-de-doos-v... 

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Commentaires

Vous n'avez pas évoqué la prise de la Crimée !!! Ni l'intervention au printemps dernier dans l'Est de l'Ukraine de militaires sans insignes avec des véhicules démunis de plaques d'immatriculation. Voici un message qui m'a été adressé ce matin par une habitante de Zaporizhzhya : Я вчера даже не смогла вечером зайти в онлайн, наши СМИ передали что российские войска вторглись на территорию Украины, я очень расстроилась, гибнут ни в чем не винные люди, а ведь от Донецка до Запорожья совсем близко. Вполне возможно что будет и 3-я мировая, это хорошо спланированная акция по захвату территории Traduction Bing : "Hier je pouvais même pas aller en ligne dans la soirée, nos médias que les troupes russes ont envahi le territoire de l'Ukraine, je suis très en colère, tué des gens innocents et la ville de Donetsk à Zaporojie juste autour du coin. Il est possible qu'il y aura et 3-je, le monde, il s'agit d'une campagne bien planifiée pour s'emparer de territoire" Commentaire : 3-je (3ème guerre mondiale). Cette personne qui habite l'Est de l'Ukraine est russophone et pas du tout en phase avec les séparatistes pro-russes. Vous indiquez que la révolte à Kiev a été quasi provoquée par le camp occidental. Je dirais plutôt "soutenue". Il parait évident qu'une frange importante de la population ukrainienne souhaite l'adhésion de l'Ukraine à l'UE. Personnellement je considère que Poutine n'est par un nouveau Tsar, mais un nouveau Staline. Après s'être emparé de la Crimée, il vise probablement de s'approprier l'Est de l'Ukraine. Avant hier il serrait la main de Porochenko à Berlin et rassurait ses interlocuteurs. Et pendant ce temps-là, un millier de militaires russes entrait en Ukraine.... Le Monde entier en est témoin. Vous souvenez-vous qu'il y a quelques mois, des marins ukrainiens et leurs officiers ont été empêchés par l'armée russe de mettre pied à terre à Odessa ? Le président déchu Viktor Ianoukovytch s'est réfugié en Russie. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui pour « meurtres de masse ». La Russie fournit armes et munitions aux séparatistes. Pour rappel, la population de l'Est de l'Ukraine compte 17% de personnes de nationalité russe ! Personnellement je n'apprécie guère votre vision de la crise ukrainienne. Je pense qu'il aurait été préférable que l'UE s'abstienne de prendre des sanctions contre la Russie et je partage votre crainte de voir cesser chez nous la fourniture de gaz en provenance de Russie. Mais comme ma correspondante ukrainienne, je pense que la révolution de Kiev a été davantage fomentée par la Russie que par les occidentaux. Il me parait clair que le dictateur du Kremlin ne voit pas d'un bon oeil une éventuelle adhésion de l'Ukraine à l'UE. Mais si une frange importante de la population ukrainienne le souhaite, il me semble qu'il serait normal que cette adhésion se fasse. Que va-t-il se passer à présent ? La guerre civile pourrait conduire à une guerre entre Kiev et Moscou. N'est-elle pas déjà commencée ? Qui a abattu le Boeing malaisyen ? Avec quel armement ? Finalement ils étaient insignifiants ces casseurs fachos de la Place Maidan par rapport à l'appui en hommes et en armes fourni par Moscou aux insurgés !!! Bien à vous Jacques Comps
dire que la présence nazies était insignifiantes n'est pas correct,ils ont été les fers de lance de la protestation de maidan,responsables des tirs de snipers qui ont tué toute une série de gens (bizarement ont m'en parle plus dans les médias),il me semble que vous avez la mémoire sélective,alors que l'ingérence de l'otan de l'e.u et des usa est flagrantes,celle de la russie reste à prouvé,vous oublié de dire qu'ils y a plusieurs ministres de cette tendances qui sont dans le nouveau gouvernement de kiev,vous ne dites rien sur les exactions qu'ils font envers l'opposition communistes et démocratique(torture,enlévement,ratonnade),progrom à odessa à la maison des syndicats(40 éxécutions de sang froid) attaque et destruction de tout ce qui rappel la lutte contre le nazisme,remise à l'honneur de stepan bandera qui a été un bourreau pour la population ukrainienne lors du conflit de 40-45 etc....j'en est encore beaucoup à vous communiquer mais pour le momment j'en restera là.
Il est également difficile de comprendre ce qui se passe en Ukraine et l'attitude de la Russie sans parler de ce qui s'est passé au Kosovo, où les pays occidentaux ont fait exactement la même chose que la Russie fait aujourd'hui avec la Crimée.
Ils ont commencés par boycotter les J.O. en Russie et maintenant ils veulent qu'on nous coupe le gaz....... Les USA ne savent plus quoi faire de leur gaz de schiste.........tout est là
Pourquoi le PTB n'organise-t-il pas une manifestation pour la paix, avec tous les élus du PTB en tête?
Je vais peut être passer pour un rabat joie. Mais le souci n'est pas si évident que cela. L'Otan c'est quoi? Une force armé avant toute chose. Sont objectif était à la base de mettre en oeuvre une système de défense contre l'URSS de l'époque. Il y a donc la dedans (dans cette force armé) des gens payé pour calculer les tactiques que pourrait déployer la force armé de la Russie aujourd'hui si elle devait attaquer l'Europe. Des tas de gens travaillent sur ce genre de modélisation. De plus l'Europe et les USA restent les premiers producteurs d'arme au monde..... Il ne faut pas l'oublier non plus. C'est donc en réalité deux secteurs de l'économie au sein de l'Otan qui s'affronte. L'un basé sur l'échange (les agriculteurs, .... ) et un autre basé sur la défense du premier (les producteurs d'arme et autre). Et le fait que ces deux secteurs se soient développer sans se regarder .... fait qu'aujourd'hui ... ils sont entrain de se tirer dessus. Aller dire que l'Otan doit arrêter son expansion à l'Est.... C'est relativement réducteur. Car cela mettrait une partie de l'économie au chômage quand même. Rappelons que le siège stratégique est en Belgique (le Shape ... Supreme Headquarters Allied Powers Europe). Cela ne ferrait que déplacer le problème d'un coté a un autre. L'urgence est avant tout de revoir la stratégie de cohésion social chez nous.... de revoir clairement les fondements même du travail et de la gestion de celui si. La oui..... Mais sinon le reste ne ferra que reporter l'échéance a une autre fois..... Peu pragmatique je trouve.
Bien entendu, le mieux est de déclarer la guerre contre le reste de la planète pour faire marcher à plein rendement le commerce des armes; il est donc urgent de créer des bunkers atomiques pour enterrer les fabriques d'armes, donc protéger l'économie et les emplois dans ce secteur. Comme de toute façon la nourriture est déjà irradiée grâce au codex alimentarius... Ça c'est du pragmatisme, non?