Photo Giancarlo Foto4U / Flickr.

Pourquoi tant de remous sur le rail ?

Après les journées de forte mobilisation des 29 et 30 juin, le rail belge connaît un nouveau mouvement de grève ces 10 et 11 juillet, à l'appel du Syndicat indépendant des cheminots (SIC). Si, cette fois, elle ne touchera que les conducteurs de train, ces derniers ne sont cependant pas les seuls à être en colère contre la direction de la SNCB. Explications.

Nouvelle hausse de productivité de 2% : l'étincelle pour les conducteurs

Pour les conducteurs, dans le cadre d'un accord sur la revalorisation de leur métier, la direction propose une hausse de salaire compensée par une hausse de productivité de 2 %. En clair, les conducteurs auraient une augmentation de salaire, ce qu'ils n'ont plus eu depuis 2008. Mais, en échange, ils perdent potentiellement jusqu'à 13 jours de repos par an.

Or, comme le scoop du PTB l'a montré fin juin, la productivité a déjà fortement augmenté ces quinze dernières années. Alors que le nombre de cheminots diminuait de 25 % en quinze ans, le nombre de voyageurs transportés augmentait, lui, de 40 %.

Dans ce cadre-là, pour un conducteur, le repos n'est pas un luxe. Comme les accidents ferroviaires l'ont malheureusement montré, le moindre faux pas peut être mortel. Même avec les systèmes de sécurité, une attention maximale est nécessaire. Et cela concerne en premier lieu la sécurité des usagers : diminuer les repos des conducteurs, c'est mettre en danger la vie de ceux-ci. On sait, comme l'indique le rapport de la Commission d'enquête Buizingen, que plus la charge de travail est grande sur les conducteurs, plus il y a des risques pour la sécurité. En bref : la direction du rail et le gouvernement belge s'asseyent sur les conclusions de la commission d'enquête de la plus grande catastrophe ferroviaire belge des quarante dernières années.

Partout sur le rail, la colère gronde contre les mesures de hausse de productivité. Dans les cabines de signalisation, les aiguilleurs risquent de devoir travailler jusqu'à douze heures de suite, ce qui constitue un  danger pour la sécurité des usagers et nuit fortement à la santé et à la vie familiale et sociale des travailleurs.

Conducteur de train : la belle vie ?  Pas si vite...

Certains pensent que les conducteurs ont un… train de vie facile. Que du contraire. Un conducteur, Jean (prénom d'emprunt) nous a montré sa fiche de paie. Si, au final, il a gagné 2200 euros nets par mois en janvier 2018, c'est surtout en raison de primes diverses, qui sont donc totalement variables. Car le barème, le « fixe », est loin d'être très élevé (2 729 euros bruts après 8 ans de service). Et les primes sont loin d'être mirobolantes : par exemple, la prime pour le travail de nuit s'élève à 3,89 euros bruts par heure. Jean a réalisé plus de 25 heures de travail de nuit en janvier 2018, et touchera donc 97 euros bruts pour cela. La prime du samedi, elle, est encore moins élevée : 3,68 euros bruts par heure. Pas cher payé, pour ne pas voir ses enfants le week-end… Et les horaires ? Là aussi, pas de quoi faire la fête. Ainsi, après avoir commencé à 5h00 le lundi, Jean commencera à 4h45 le mardi, 3h30 le mercredi, 6h00 le jeudi et 5h00 le vendredi. Mais, la semaine suivante, il pourrait très bien commencer l'après-midi pour terminer vers minuit. Pas évident d'organiser sa vie de famille dans ces conditions.

Alors, privilégiés les conducteurs de train ? Pas tant que ça. Et ce n'est pas pour rien que des dizaines de conducteurs de trains quittent la SNCB depuis plusieurs années.

Dans les ateliers de réparation des trains, on manque le personnel car beaucoup de cheminots partant à la retraite ne sont pas remplacés. Mais la direction veut aussi y généraliser le travail de nuit. Idem dans les chantiers sur les voies. Si l'objectif est d'augmenter la ponctualité, il s'agit surtout d'une vision à court terme de la direction : le travail de nuit sera moins bien réalisé et, surtout, plus dangereux pour les cheminots.

Un large mouvement s'annonce-t-il ?

Ces mesures viennent donc s'ajouter aux mesures de hausses de productivité déjà décidées depuis 2014. Le gouvernement belge a en effet contraint la SNCB et Infrabel à une hausse de productivité de 4 % par an. La SNCB et Infrabel imposent donc des mesures concrètes : moins de repos pour les cheminots, non-remplacement du personnel partant à la retraite, augmentation des heures de travail, etc. Sophie Dutordoir, arrivée à la tête de la SNCB après Jo Cornu, annonce même la poursuite de la hausse de productivité de 4 % par an jusqu'en 2022. Tout cela a un impact important sur la ponctualité, la qualité du service, la sécurité sur le réseau ferroviaire.

Comme nous l'écrivions lors de la précédente grève de fin juin, « si les directions de la SNCB et d'Infrabel détériorent autant les conditions de travail, c'est pour préparer l'ouverture à la concurrence, première étape vers la libéralisation. D'ici 2023, la SNCB devra supporter la concurrence avec d'autres entreprises ferroviaires, a annoncé le gouvernement. Et, de cette menace de 2023, on en sent déjà les conséquences aujourd'hui. (…) En désorganisant la SNCB, le gouvernement espère augmenter le mécontentement des usagers pour pouvoir plus facilement ouvrir la porte à la concurrence et ensuite privatiser l'entreprise. La privatisation n'est d'ailleurs plus un tabou puisque le ministre Alexander De Croo (Open Vld) l'a ouvertement souhaitée la semaine dernière. Et, pour l'instant, le plan du gouvernement "réussit" plutôt bien : ponctualité en baisse, accidents de train, personnel sous pression prêt à quitter l'entreprise… ».

Mais les cheminots ne comptent pas laisser le service à la population et leurs conditions de travail être détériorées par le gouvernement. Pour des trains à l'heure, la sécurité et leurs conditions de travail, ils sont prêts à ne pas se laisser faire. Si, aujourd'hui, ce sont les conducteurs qui se battent pour leurs conditions de travail et la sécurité des usagers, le mouvement pourrait bien s'amplifier dans les semaines et les mois à venir.

 

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