À Washington, des pacifistes protestent contre le torpillage de l’Irandeal. (photo Stephen Melkisethian / Flickr)

Pourquoi Donald Trump a torpillé l’accord sur le nucléaire iranien

auteur: 

Marc Botenga

La décision de Donald Trump a en réalité peu à voir avec l’accord en tant que tel. Il s’agit plutôt d’une manœuvre visant à appliquer la bonne vieille recette des sanctions économiques afin de faire basculer un régime jugé indésirable. Donald Trump et ses acolytes entendent ainsi modifier les rapports de force au Moyen-Orient et y installer une domination américaine. Explications.

Le 8 mai dernier, Donald Trump décidait de quitter l’accord sur le nucléaire iranien. Le secrétaire d'État américain, Mike Pompeo, a déclaré que Washington exercerait une « pression financière sans précédent » sur l’Iran.

Avec l’arrivée de faucons purs et durs tels que John Bolton et Mike Pompeo à des postes clés aux affaires étrangères, une confrontation directe avec l’Iran semblait de plus en plus inévitable. De telles mesures n’ont dès lors rien de surprenant. En juillet dernier, John Bolton avait déjà laissé entendre que les États-Unis parviendraient à faire basculer le régime iranien avant 2019.

 

John Bolton a laissé entendre que les USA feraient tomber le régime iranien avant 2019

Et, en effet, dans les cinq mois à venir, les États-Unis réactiveront les sanctions à l’encontre de l’Iran, suspendues grâce à l’accord en question. Mike Pompeo a dressé une liste de 12 conditions que l’Iran devra remplir pour espérer bénéficier d'un allègement du régime de sanctions qui lui est imposé, et il a martelé : « L’Iran n’aura plus jamais carte blanche pour dominer le Moyen-Orient. »

L’accord sur le nucléaire : un simple prétexte

Les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont réaffirmé à au moins dix reprises que l’Iran avait strictement respecté l’accord sur le nucléaire. Téhéran a accepté que ses installations nucléaires soient filmées et a autorisé de nombreuses visites d’inspecteurs.

En général, la décision de rompre un accord fait suite à des violations dudit accord par l’une des parties. Ici, ce n’est pas le cas, l’Iran ayant toujours respecté à la lettre l’accord nucléaire de 2015. L’enjeu est donc à chercher ailleurs.

Les USA, en tant que grande puissance impérialiste, entendent prendre le contrôle sur les réserves naturelles de l'Iran, tout en empêchant la Chine de le faire

L’Iran est l’un des plus grands pays de la région et tient à son indépendance. En outre, il dispose de la deuxième réserve mondiale de gaz naturel et de la quatrième réserve mondiale de pétrole. Les États-Unis, en tant que grande puissance impérialiste, entendent prendre le contrôle sur ces réserves, tout en empêchant la Chine de le faire. En outre, dans le cadre de leur stratégie impérialiste, les États-Unis ont tout intérêt à asseoir leur influence sur le Moyen-Orient afin de conserver leur position dominante au niveau mondial.

Le retour du regime change

Les États-Unis veulent un changement de régime en Iran depuis 1979. Certains néoconservateurs américains voient depuis toujours ce pays d’un mauvais œil, mais aujourd’hui, les plus belliqueux d’entre eux, tels que John Bolton, sont aux côtés du président.

Au Moyen-Orient, les cartes ont été rebattues et les États-Unis ont vu leur influence fortement diminuer. Ainsi, ils perdent de plus en plus de terrain dans le cadre de la guerre en Syrie. De son côté, avec un Hezbollah fort au Liban et son alliance avec le président Assad en Syrie, l’Iran n’est plus aussi isolé qu’avant.

La pression de l’administration américaine en place et l’influence grandissante de l’Iran incitent les pays majoritairement sunnites à considérer la République islamique comme leur ennemi n°1, rôle jusqu’alors dévolu à Israël. Sous l’égide des États-Unis, Israël et l'Arabie Saoudite ont formé une alliance étonnante fondée sur leur vision commune de l’Iran en tant qu’ennemi.

Obnubilés par la volonté de se dissocier des politiques d'Obama, Trump et son cabinet recherchent sciemment la confrontation et la polarisation

Obnubilés par la volonté de se dissocier des politiques de Barack Obama, Donald Trump et son cabinet recherchent sciemment la confrontation et la polarisation. La Syrie et l’Iran sont depuis longtemps sur la liste noire des USA, mais la stratégie adoptée par l’équipe de Donald Trump pousse la brutalité un cran plus loin. Et les risques que cela implique aussi. La perspective d’une guerre plus généralisée, opposant les grandes puissances régionales et mondiales, se fait plus menaçante.

En sortant de l’accord sur le nucléaire iranien, Donald Trump veut faire d'une pierre trois coups : balkaniser la Syrie un peu plus encore, garantir la domination d’Israël et étrangler l’Iran.

Déstabiliser encore plus la Syrie

Dès le lendemain de cette décision de Donald Trump, des affrontements militaires éclataient sur le territoire syrien. Israël a reçu le feu vert pour bombarder des cibles iraniennes en Syrie. Les USA et Israël comptent bien faire payer à l’Iran le prix fort pour sa présence en Syrie. L’armée du président Assad a été affaiblie afin de permettre aux milices pro-américaines de gagner du terrain.

Bien que l’implication d’Israël dans le conflit syrien ne date pas d’hier, les analystes ont toutefois observé une recrudescence de ses actions contre l’Iran au cours des derniers mois.

La machine de propagande israélienne parvient à présenter cette escalade de la violence comme une réponse indispensable à une agression iranienne. Et les médias occidentaux suivent sa rhétorique. « Cette attaque montre bien que l’on ne peut pas faire confiance au régime iranien et que le président Trump a pris la bonne décision par rapport à l’accord sur le nucléaire », a déclaré le porte-parole de la Maison-Blanche. Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères, s’est lui aussi empressé de condamner sévèrement la soi-disant attaque iranienne.

Une domination absolue d’Israël 

Plusieurs membres européens de l’alliance ont tenté de faire pression sur le président nord-américain afin qu’il ne renonce pas à l’accord sur le nucléaire, mais toutes ces offensives de charme, de l’arbre planté en compagnie d’Emmanuel Macron à la tasse de café partagée avec Angela Merkel en passant par la présence de Boris Johnson dans le talk-show favori de Donald Trump sur la chaîne Fox, ont échoué. L’homme fort des États-Unis a clairement montré que son alliance avec Israël comptait davantage à ses yeux que celle avec l’Europe. C’est également dans ce contexte qu’il faut replacer la décision de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem, en dépit de tous les engagements multilatéraux.

Donald Trump n’a pas caché que son alliance avec Israël comptait davantage que celle avec l’Europe

Le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, élabore depuis quelque temps un « plan de paix » pour le conflit israélo-palestinien, qui tient plutôt du camouflet pour les Palestiniens, dans la mesure où il prévoirait d’intégrer Jérusalem et le reste de la Palestine (à l’exception, peut-être, de la bande de Gaza, qui pourrait se muer en mini-État) à Israël.

Israël a manifestement son propre agenda et peut compter sur le soutien des États-Unis pour le mettre en œuvre. Il a désormais toute la latitude pour s’opposer à ses ennemis jurés que sont l'Iran et le Hezbollah, mais aussi pour tenter de venir à bout de la résistance palestinienne. On le constate à la frontière avec la bande de Gaza, où les snipers israéliens ont reçu toute liberté de tirer pour tuer. Le jour de l’inauguration de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem, 60 personnes ont ainsi été tuées dans cette zone et plus de 2000 blessées lors d’affrontements sanglants.

Le jour de l’inauguration de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem, 60 personnes ont été tuées et plus de 2000 blessées lors d’affrontements sanglants

Des sanctions économiques sévères

On peut néanmoins se demander pourquoi l’administration américaine doit absolument sortir de l’accord sur le nucléaire iranien pour favoriser un changement de régime. En fait, en sortant de cet accord conclu entre l’Iran et le président américain de l’époque, Barack Obama, les États-Unis réactivent les sanctions économiques (financières, mais pas seulement) qu’il avait permis de lever. Cette levée des sanctions avait offert à l’Iran une bulle d’oxygène pour poursuivre son développement économique, au grand dam des néoconservateurs installés à la Maison-Blanche et du lobby israélien de Washington.

Mike Pompeo a indiqué que, à moins de se plier à une série d’exigences démesurées dans le cadre d’un nouvel accord sur le nucléaire, l’Iran devrait s’attendre à faire face aux « sanctions les plus dures de l’Histoire ».

Loin de constituer des incitants à de quelconques améliorations, des sanctions économiques rigoureuses s’inscrivent dans une stratégie de renversement de régime politique. Elles affaiblissent et isolent le pays qui en fait l’objet. Elles sont à l’origine de soulèvements populaires. Avec l’entrée en vigueur des sanctions à l’encontre de l’Iran, une large frange de la population a vu son pouvoir d’achat chuter. Le prix des produits de base a doublé. Au début de l’année, des manifestations ont eu lieu en Iran, notamment de la part de petits commerçants dénonçant leur paupérisation. Et il est aujourd’hui question d’intensifier et d’étendre ces restrictions.

Une menace de guerre de plus en plus préoccupante

A l’heure actuelle, un scénario à l’irakienne avec une intervention militaire directe ne semble pas à l’ordre du jour. Les États-Unis entendent avant tout privilégier des sanctions économiques. L’option militaire n’est toutefois jamais à exclure.   

Que se passera-t-il si l’Iran, une fois l’accord abandonné, reprend sa production d’uranium enrichi ? Et à la moindre suspicion que l’Iran développe un programme d’armement nucléaire, on imagine aisément les États-Unis s’emparer de ce prétexte pour mener des frappes préventives. John Bolton a d’ailleurs publié un article intitulé « Pour arrêter la bombe de l’Iran, bombardez l’Iran ».

Le scénario le plus probable voit Israël prendre l’initiative d’interventions militaires à grande échelle

Une stratégie pour le moins risquée. Pour l’heure, il semblerait que l’on se dirige vers une prolongation du scénario à l'œuvre, à savoir qu’Israël prenne l’initiative d’interventions militaires à grande échelle, actuellement limitées au territoire syrien. Amener Israël à attaquer directement l’Iran est une option moins probable, mais néanmoins envisagée, avec le soutien de l’Arabie Saoudite, qu’Israël a autorisé à survoler son territoire.

Que fait l’Europe ?

Des chefs d'État européens comme Angela Merkel, Emmanuel Macron, Theresa May ou encore la haute représentante de l'Union pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Federica Mogherini, n’ont jamais caché leur volonté de maintenir l’accord sur le nucléaire iranien. Ils restent convaincus que celui-ci est efficace et qu’il convient de poursuivre le dialogue avec l’Iran. Soyons clairs : même si la tactique privilégiée est différente, l’Europe entend également, en fin de compte, museler l’influence iranienne au Moyen-Orient et préserver ses intérêts dans la région.

Même si la tactique privilégiée est différente, l’Europe entend également museler l’influence iranienne et préserver ses intérêts

L’Iran compte 80 millions d’habitants, principalement jeunes et qualifiés, mais aussi de nombreuses richesses naturelles. À la levée des sanctions économiques, le pays est donc devenu pour les entreprises européennes une terre d’investissements très alléchante. L’UE est un partenaire commercial clé pour l’Iran. L’Allemagne, notamment, représente 60 % de ses échanges commerciaux avec l’Europe. Ainsi, le rétablissement des sanctions économiques envers l’Iran aura également des conséquences pour l’Europe, contrairement aux États-Unis, pour qui les échanges commerciaux avec l’Iran atteignent à peine 0,1 %.

La Maison-Blanche envisage également d’infliger des sanctions extraterritoriales aux entreprises européennes qui travaillent avec l’Iran. Elle endosse ainsi un rôle de gendarme économique au niveau mondial, forçant l’Europe à faire le choix de soit de maintenir ses relations commerciales avec les USA, soit de développer celles qu’elle entretient avec l’Iran.

Lors du sommet européen qui s’est tenu le 17 mai dernier à Sofia en Bulgarie, les chefs d'État européens ont montré les dents, évoquant l’application possible de la « loi de blocage » pour protéger les entreprises européennes actives en Iran des sanctions américaines. Si les experts s’interrogent sur l’efficacité concrète d’un tel mécanisme, il représente bel et bien un signal politique fort, auquel Mike Pompeo a immédiatement réagi en décrétant que les sociétés européennes présentes en Iran se verraient refuser l’accès au marché américain.

Reste désormais à voir si l’Union européenne concrétisera ses intentions. La semaine dernière, Jean-Claude Juncker s’est montré ferme, mais l’UE campera-t-elle sur ses positions face au message sans équivoque du chef de la diplomatie américaine ? Pour afficher une réelle détermination, l’Europe doit avant tout rompre son alliance militaire avec les États-Unis, ainsi que ses rapports privilégiés avec Israël.

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