Photo : le projet « Westkaai-Kattendijkdok » porté par Land Invest Group à Anvers (http://landinvestgroup.eu)

Ogeo Fund : comment l’argent des pensions est utilisé pour spéculer et enrichir des magnats de l’immobilier

auteur: 

Damien Robert

Plus de 4000 travailleurs des services publics liégeois risquent de voir une partie de leur pension partie en fumée. En cause, la direction du fonds de pension Ogeo Fund, qui a utilisé cet argent pour spéculer dans l’immobilier. Explications d’un dossier sur lequel planent les ombres de la corruption et des petits arrangements de la caste politique.

Là où tout commence

Jusqu’en 2007, le fonds de pension des travailleurs de l’ALE (une intercommunale de l’électricité, ancêtre de Publifin) était géré par une ASBL. Celle-ci fonctionnait de façon paritaire, avec des représentants des organisations syndicales et de la direction de l’intercommunale. Mais, cette année-là, l’énorme manne financière de cette ASBL (plus de 500 millions d’euros) est transférée dans un organisme de fonds de pension qui vient à peine d’être créé : Ogeo Fund.

En 2016, neuf ans après sa création, ce sont 4265 travailleurs du secteur public liégeois dont la pension est financée par Ogeo Fund : les salariés de Publifin, des pompiers, de l’intercommunale de l’épuration, du démergement et de la Ville de Seraing.

Qui est à la base de ce fonds de pension ? Le comité de direction a peu évolué depuis sa création. Il rassemble notamment Stéphane Moreau (PS), André Gilles (PS) et quelques autres personnalités politiques comme Dominique Drion (cdH) ou François-Xavier de Donnea (MR).

Ogeo Fund, contrairement au régime de pension traditionnel valable dans la plupart des services publics, n’est pas basé sur la solidarité, mais sur « un système de retraite par capitalisation ». C’est-à-dire qu’il permet légalement à Ogeo Fund d’utiliser l’argent des cotisations des travailleurs pour investir dans des placements financiers ou immobiliers qui dont les bénéfices serviront à payer les pensions.

Une bulle dans le ventre

Au fil du temps, Ogeo Fund a de plus en plus investi l’argent des pensions des travailleurs de ces entreprises publiques dans l’immobilier. Au début, c’était seulement 7 % de son argent qui était investi dans cette branche. Pour 2016, c’est 22,5 %. C’est quasiment le seuil maximal autorisé pour un fonds de pension.

Cela dit, selon les dirigeants du fonds de pension, tout irait pour le mieux. Dans le rapport annuel de l’année 2016, le comité de direction est rassurant : « Chez Ogeo Fund, la politique de placement s’inscrit par nature dans un cadre prudent, avec une attention toute particulière attachée au risque. La gestion d’un fonds de pension n’a pas pour objet d’atteindre la meilleure performance du marché, mais bien de garantir l’intérêt des bénéficiaires et le paiement - actuel et futur - des rentes de pensions. »

Concernant les placements immobiliers, le discours est tout aussi clair : « Ogeo Fund a d’ailleurs choisi de continuer à mettre l’accent sur la voie d’un immobilier en "dur" […]. L’objectif est de maintenir dans le portefeuille d’Ogeo Fund des projets immobiliers parfaitement sélectionnés. »

Et cette stratégie rassurante est martelée sans relâche. Dans une présentation donnée au mois d’octobre 2017 par un membre du comité de direction aux représentants des organisations syndicales pour les rassurer sur l’état de santé d’Ogeo Fund, la direction présente ses investissements immobiliers comme des placements dans la « poche immobilière à haut rendement (« en dur ») répartie sur le Bénélux ». Lors d’une discussion au conseil communal de Seraing sur la fusion du fonds du personnel et des mandataires de la Ville de Seraing gérés par Ogeo Fund, à une question posée par le PTB quant à la pertinence des investissements immobiliers, Alain Mathot a répliqué : « L’immobilier rapporte du 17 %. »

17 % ? Vraiment ? Il y en a pour qui exagérer n’est pas mentir. Car, pour 2016, le rapport annuel parle plutôt d’un rendement net moyen de 5 %.

Il n’y a cependant pas que sur les chiffres que les dirigeants d’Ogeo Fund se permettent une liberté d’interprétation. D’une part, il y a la question des investissement dans le « dur », qui est discutable (voir plus loin). D’autre part, Alain Mathot s’est également permis, toujours au conseil communal de Seraing, de se féliciter de l’usage qui est fait de l’argent des pensions : « Au lieu de les investir dans d’autres pays, on les utilise dans la région liégeoise et de promouvoir l’immobilier liégeois. » Vraiment ?

La « De Wever connection »

Le bourgmestre de Seraing semble avoir la mémoire courte. En effet, de nombreux investissements d’Ogeo Fund se font ailleurs en Beglique – notamment à Anvers – , voire au Canada.

Tout commence le 3 mai 2011. Ce jour-là, Marc Beyens, membre du comité de direction d’Ogeo Fund, ami de Stéphane Moreau et dirigeant de la société qui gère les investisseurs privés du projet Cristal Parc, cher à Alain Mathot, rencontre un certain… Bart De Wever. Un rapport interne du comité de direction indique que « cette réunion de lobbying » était « intéressante » et qu’ « il est prévu que Bart De Wever désigne à Marc Beyens deux ou trois interlocuteurs au niveau d’Anvers ». Sept mois plus tard, en décembre 2011 Ogeo Fund rentre à hauteur de 50 % dans le capital d’une société d’investissement immobilière appelée Land Invest Group, basée à Anvers et dirigée par Erik Van der Paal et Marc Schaling. Erik Van der Paal est le fils du fondateur de la Volksunie. C’est aussi un proche de Bart De Wever. Marc Schaling est un investisseur néerlandais à la réputation sulfureuse.

On a donc une union qui rassemble, d’un côté, les investisseurs A (Erik Van der Paal qui détient 20 % du capital et Marc Schaling qui détient 30 % du capital), et, de l’autre, les investisseurs B, qui représentent Ogeo Fund et détiennent 50 %. Les représentants de l’actionnariat d’Ogeo Fund sont Marc Beyens (directeur d’Ogeo Fund), Michel Stultiens (ancien directeur général de la ville de Seraing) et Emmanuel Lejeune (membre du comité de direction d'Ogeo Fund).

Une union désavantageuse économiquement…

Le moins que l’on puisse dire, c’est quecette union est économiquement désavantageuse pour Ogeo Fund. En fait, dans les liens qui unissent Ogeo Fund aux investisseurs privés, le fonds de pension est à chaque fois le grand perdant. Ogeo met l’argent sur la table, et c’est le privé qui tire les marrons du feu et qui empoche les bénéfices. Sans prendre de risques… Comment ?

Premièrement, la répartition des bénéfices se fait quasiment à sens unique. En mai 2014, il y a un changement de statut : les premiers 528 000 euros de dividendes seront uniquement attribuées aux actionnaires A. Les 6 160 350 euros de dividendes suivants seront distribués avec la clé de répartition suivante : 75 % pour les A et 25 % pour les B (Ogeo, donc). Enfin, les millions de bénéfices qui viendraient encore après seraient distribués, à durée indéterminée avec la clé de répartition de 60 % pour les A et 40 % pour les B.

Deuxièmement, c’est Ogeo qui prend quasiment tous les risques d’investissement. Les investisseurs privés attendent tranquillement que ce soit l’argent public qui soit utilisé pour investir. Ils se donnent le droit d’empocher le maximum des bénéfices, mais ils se gardent bien de prendre le risque de mettre leur argent sur la table. Conséquence ? C’est Ogeo qui s’endette avec des obligations pour financer les opérations de Land Invest Group. Et chaque année qui passe fait gonfler cette dette. En 2016, elle s’élevait à 46 millions d’euros.

… mais avantageuse politiquement ?

Personne n’aurait agi comme cela sans contrepartie. Sauf un fou ou un incapable. Donc si tous ces investissements sont faits par Ogeo Fund sans en recevoir le bénéfice de 50 % qu’on pourrait attendre, c’est qu’il y a bien une raison. Mais laquelle ?

Lorsqu’en novembre de cette année, Alain Mathot est vu, notamment avec Bart De Wever, à la fête d’anniversaire d’Erik Van Der Paal (fondateur de Land Invest Group), les langues commencent à se délier. C’est que les coïncidences commencent à être nombreuses.

Le fonds de pension des travailleurs de services publics liégeois, dirigé par le PS, investit dans une société immobilière dirigée au départ par des gens proches du mouvement nationaliste flamand, et particulièrement de la NVA et du Vlaams Belang. Ogeo y investit en prenant tous les risques, et avec une répartition totalement inéquitable des bénéfices éventuels. De plus, cette société utilise une banque (Optima) pour garantir ces projets immobiliers douteux. Et Ogeo prête même de l’argent à cette banque, qui finit par faire faillite. Optima était dirigée notamment par des représentants de l’Open Vld et du sp.a.

Or tous ces partis, à priori opposés, ont refusé, le 17 mars 2016 et à la surprise générale, de voter pour la levée d’immunité d’Alain Mathot. Celui-ci est soupçonné par la justice d’avoir reçu 720 000 euros de pots de vin pour favoriser la construction de l’incinérateur Intradel à Herstal. Une coïncidence de plus ? Peut-être.

Ceci n’est pas une brique

Si l’on exclut la question de la protection de l’immunité parlementaire d’Alain Mathot, il faut constater que le résultat, économique donc, des opérations d’Ogeo Fund, n’est pas brillant. Il est même très mauvais, et donc dangereux pour les pensions des travailleurs.

Car si le comité de direction se vante d’investir « dans le dur », l’aventure Land Invest Groupe montre une autre réalité. Prenons quatre dossiers qui sont en train de plomber les comptes de Land Invest group et d’Ogeo Fund pour le comprendre.

En fait, dans la plupart des cas, c’est le même scénario. Land Invest Groupe achète des terrains non construits, et dont les biens qui devraient y venir ne sont pas encore vendus. Le groupe utilise alors une technique fiscale qui valorise ses terrains en fonction du potentiel immobilier pour gonfler ses comptes. Résultat ? Dans un premier temps, la valeur des actifs – et donc de Land Invest – gonfle. Mais, au fur et à mesure que les projets tardent à se concrétiser ou que des événements inattendus surviennent, ces actifs éclatent comme une bulle. C'est ce qui est en train d'arriver. Jetons un petit coup d’œil.

Première destination ? Le Canada. Au bord de l’océan, Land Invest Group a investi dans la construction de plusieurs centaines de maisons de standing, sur un site fermé, avec un golf 18 trous au centre de cette zone résidentielle de luxe. Presque 5 millions d’euros y ont été investis. Mais, pour des raisons inconnues, le projet est à l’arrêt. Lors de la publication des comptes de 2016, pour des raisons non justifiées, la valeur est diminuée de 50 %. Jusqu’à la perte sèche des 5 millions d’euros qui y ont déjà été investis ?

Deuxième destination ? Bruxelles. Dans la capitale belge, Land Invest Group a fait l’acquisition il y a quelques années d’un site (Goodways). Il a aussi été valorisé en fonction de son développement futur. Mais son développement n’arrive pas… Conséquence ? Il faut dévaloriser les actifs. Et faire plonger les comptes.

Troisième destination ? C’est chez Bart De Wever, à Anvers. Dans cette ville, Land Invest Group a investi dans la construction de plusieurs tours d’appartements de standing. Land Invest Group y a fait construire 298 appartements qui se vendaient entre 200 000 et 2 millions d’euros. Mais 30 appartements n’ont pas été vendus. Donc le constructeur réclame l’argent à Land Invest Group : 18 millions d’euros qui doivent être payés avant la fin de l’année.

Toujours à Anvers, il y a un deuxième projet immobilier important qui plombe les comptes de Land Invest Group. C’est celui de la « Lins Tower ». Là, 60 % des appartements n’ont pas été vendus. Or dans ce cas-ci, cela va plus loin. Pour valoriser encore mieux son investissement, Land Invest Group avait fait garantir les appartements à venir de la Lins Tower par la banque Optima. Or, suite à la faillite de celle-ci, il n’y a plus de garantie pour ces appartements, qui ne se vendent pas. Land Invest Group doit maintenant vendre la tour.

Mais il y a pire. Car Optima devait aussi de l’argent à Land Invest Group, de l’argent prêté par Ogeo Fund. Et qu’Optima ne sait plus rembourser.

Les pensions sont-elles menacées ?

Certaines sources annoncent que la FSMA (l’organisme chargé de contrôler les fonds de pension) a demandé à Ogeo Fund de trouver une solution avantageuse pour éviter la catastrophe financière avec Land Invest Group. Mais, entre-temps, l’actualité a pris Ogeo Fund de cours.

Car, si, en Wallonie, la présence d’Alain Mathot à l’anniversaire du promoteur immobilier de Land Invest Group a eu peu d’échos, il en est toute autre de la présence de Bart De Wever à ce même anniversaire. En effet, une partie importante de l’opinion publique anversoise et flamande n’a pas accepté que le bourgmestre d’Anvers assiste, avec la moitié de ses échevins, à l’anniversaire d’un promoteur immobilier qui doit régulièrement demander l’octroi de permis de bâtir et autres autorisations aux services communaux de ce même Bart De Wever. Conséquence ? Pour éviter que ce dossier ne prenne de l’ampleur, Erik Van Der Paal a décidé de vendre ses parts de Land Invest Group. Marc Schaling, l’autre investisseur privé, a apparemment pris la même décision.

Ogeo Fund se retrouverait donc seul maître à bord d’un navire qui prend l’eau et dont le « trésor » est constitué de 50 millions d’euros issus des pensions des travailleurs des services publics liégeois. Dans la situation actuelle, ce trésor pourrait bien tomber dans les abysses, pour disparaître à jamais.

Et cela pourrait faire très mal à Ogeo Fund, car le fonds de pension n’est pas en meilleure forme. Le rendement apporté par les investissements (actions, obligations, immobilier) est en baisse constante, passant de 9,17 % en 2012 à 4,5 % en 2016. Les rendements estimés pour l’année 2017 sont encore plus faibles…

Pour certaines entreprises publiques affiliées à Ogeo Fund, le bilan financier a même fait apparaître, pour l’année 2016, une perte. La FSMA a d’ailleurs obligé plusieurs entreprises publiques à prendre des mesures. L’intercommunale de démergement a demandé son affiliation à un autre fonds de pension. Le fonds des mandataires de la Ville de Seraing a dû fusionner avec celui du personnel pour garantir 6 millions euros manquants. Et la Province a dû intervenir financièrement pour augmenter le taux de couverture du fonds des mandataires de la Province de Liège.

L’absence de transparence vis-à-vis de ces petits jeux comptables sont inquiétants. Ogeo Fund, contrairement à la majorité des autres fonds de pension, n’a pas de représentation syndicale au sein du conseil d’administration. Les travailleurs concernés voient donc leur pension gérée dans l’opacité la plus totale.

Et, on le voit, cette opacité est utilisée à mauvais escient dans des arrangements louches et pour favoriser en premier lieu les magnats de l’immobilier.

Les pensions doivent être garanties

Le droit à la pension est un droit fondamental. Ce n’est pas juste d’avoir investi l’argent des pensions des travailleurs des services publics de la région liégeoise dans ce genre de projets risqués. On voit aujourd’hui où cela peut mener.

C’est pourquoi nous demandons que toute la lumière soit faite sur les nombreuses zones d’ombre qui restent dans ce dossier. Il faut aussi des garanties que l’argent des pensions des travailleurs ne va pas disparaître en fumée.

Le PTB interviendra dans ce sens notamment lors du prochain conseil communal de la Ville de Seraing, qui est affiliée à Ogeo Fund.

 

Spéculer sur des États avec l’argent des pensions

Aucun respect de règles éthiques n’est prévu au niveau juridique pour ce genre de fonds de pension en Région wallonne. Ainsi, l’argent des travailleurs est notamment utilisé pour spéculer sur la santé des États européens les plus fragiles. En effet, les achats les plus importants d’obligations d’État par Ogeo Fund concernent l’Espagne et l’Italie, car ils offrent le plus haut taux de rendement. Pourquoi ? Parce que, vu que leur santé économique est fragile, ces États auront plus de difficultés à rembourser les prêts de ceux qui leur prêtent l’argent. Et vu qu’ils ont plus de difficultés, le taux d’intérêt est plus élevé. En achetant la plus grande partie de ces obligations à l’Italie et à l’Espagne, Ogeo utilise donc l’argent des travailleurs des services publics pour profiter de la difficulté de ces pays et spéculer.

 

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