Photo Rachel Kramer/Flickr

Nos dirigeants vivent-ils tous dans des palais avec air conditionné ?

Notre pays est touché par une des vagues de chaleur les plus longues et les plus chaudes de l'histoire de la Belgique. Ces phénomènes extrêmes se reproduisent de plus en plus souvent en raison du réchauffement climatique. Alors que nos décideurs politiques tentent de minimiser un accord climatique, le mouvement belge pour le climat, Climate Express, prévoit une importante mobilisation à Bruxelles, le 2 décembre.

Au Limbourg, le mercure est monté jusqu'à 38,8°. Les records de chaleur n’ont pas touché que notre continent. Au Japon, en Afrique du Nord, dans la péninsule arabe, en Russie et en Amérique du Nord, etc., c'est la totalité de l'hémisphère nord qui souffre de la chaleur excessive. L'étendue de cette vague de chaleur en a encore accru le caractère exceptionnel.

« Il y a aujourd'hui, en moyenne, plus de journées tropicales qu'auparavant. Et les vagues de chaleur commencent à durer », explique Frank Deboosere, qui présente la météo à la VRT. Bien que les climatologues du passé étaient plutôt prudents quand il s'agissait d'établir un lien entre le changement climatique et les chaleurs exceptionnelles, ils semblent néanmoins presque tous d'accord sur ce point aujourd'hui. Le risque de canicule a plus que doublé. Des 26 canicules qui ont touché les Pays-Bas depuis le début du 20e siècle, la moitié s’est déroulée durant ces 30 dernières années. L'été le plus chaud des 500 dernières années, par exemple, a été celui de 2003. La recherche scientifique prouve que cette tendance aux vagues de chaleur de plus en plus accablantes ne fera que s'accroître. Pourtant, nos dirigeants politiques refusent de faire le nécessaire pour combattre le changement climatique. L'accord gouvernemental d’été ne dit pas un mot sur le climat. Sans doute habitent-ils dans des palais dotés d'air conditionné ?

Nombre de canicules par 20 ans.

Le réchauffement a déjà été trop loin

Il y a aujourd'hui, en moyenne, plus de journées tropicales qu'auparavant. Et les vagues de chaleur commencent à durer

La vague de chaleur de 2018 tend un miroir à l'humanité : voilà jusqu'où nous avons déjà laissé se dérégler le climat. Incendies de forêt en Scandinavie, en Grèce, aux États-Unis et en Sibérie ont déjà tué des centaines de personnes. Partout en Europe, les agriculteurs craignent que leurs récoltes soient ruinées. La sécheresse menace également les récoltes céréalières en Sibérie, celle du coton au Texas et celle du maïs au Salvador. En Alaska, au Canada, en Europe et au Japon, des centaines de personnes âgées sont décédées à cause de la chaleur. Au Japon et en Asie du Sud-Est, la température élevée de l'océan provoque de violentes inondations, lesquelles ont déjà fait plus de 200 morts. Ainsi, au Laos, un barrage hydroélectrique a cédé sous les pluies de mousson exceptionnellement fortes cette année. De la France à la Finlande, les cours d'eau sont trop chauds pour refroidir les centrales nucléaires et ces dernières ont dû réduire leur production, voire même se mettre à l'arrêt.

« C'est une mise en garde », explique le climatologue français Robert Vautard. Et ce n'est pas la première fois que nous recevons un avertissement de ce genre. Ne pensons qu'à la saison des ouragans tropicaux de 2017, lorsque l'ouragan Irma, le plus fort que l'Atlantique ait jamais connu, a tué 134 personnes et a occasionné pour au moins 64 milliards de dollars de dégâts dans les îles caraïbes et en Floride. Juste avant cela, l'ouragan Harvey avait balayé Houston (6 millions d'habitants), faisant 107 morts et occasionnant pour 125 milliards de dollars de dégâts. Quelques années plus tôt, la canicule de 2003 en Europe avait fait au moins 70 000 morts. Et, là, nous ne parlons pas encore des centaines de milliers de gens de la région du Sahel qui fuient l'avance du désert ou des nombreux torrents de boue mortels qui frappent les pays situé autour de l'Himalaya. On parle encore trop souvent du changement climatique comme si c'était un problème appartenant à un futur encore lointain mais, pour des millions de gens dans le monde, il s'agit bel et bien d'une réalité destructrice. Et ce sont chaque fois les travailleurs et les gens les plus pauvres qui sont le plus durement touchés. Pour eux, l'actuelle hausse de la température moyenne sur terre de 1 °C est déjà excessive.

La politique de l'autruche

On peut de plus se demander si les dirigeants politiques entendront un jour cet appel d'urgence. Jusqu'à présent, seule une poignée de gouvernements font des efforts suffisants pour le climat avec, en tête, les pays socialistes comme Cuba (la seule économie verte de croissance, selon le WWF) et la Chine (de loin le plus important investisseur en énergies renouvelables).

Depuis 1995 déjà, lors de la « Conference Of The Parties » (COP), l'ONU réunit chaque année tous les dirigeants mondiaux pour qu'ils luttent ensemble contre le réchauffement climatique. À l'époque, la cause était déjà connue depuis longtemps : les rejets par l'homme des gaz à effet de serre, surtout le CO2 qui se libère lors de la combustion de carburants fossiles dans de nombreux secteurs industriels. Et c'est là que le bât blesse aujourd'hui : si l'on veut réduire considérablement les rejets, on doit adapter la totalité de l'infrastructure économique. Les entreprises ne sont pas préparées à ces importants investissements non rentables et aucun gouvernement capitaliste n'ose les y obliger, par crainte de toucher à la sacro-sainte compétitivité.

La grande faiblesse de l'accord climatique est qu'il n'est pas contraignant

En 2015, lors de la 21e COP, à Paris, il a été finalement décidé que le réchauffement climatique devrait rester limité, « loin sous les 2 °C, plutôt vers 1,5 °C ». Cette vague promesse a déjà fait couler beaucoup de sang, de sueur et de larmes, tant de la part du mouvement climatique que de celle des peuples des pays du Sud en général. Ils sont les premiers à ressentir les conséquences du changement climatique, ils ont la dette historique la plus réduite et ils disposent de nettement moins de moyens pour s'armer contre le phénomène. L'accord reconnaissait aussi cette « responsabilité différenciée » entre les métropoles capitalistes et les pays en voie de développement et il a introduit le concept de « loss and damage » (pertes et dommages), qui porte sur l'indemnisation des pays du Sud pour les dommages qu'ils subissent aujourd'hui suite au changement climatique. La grande faiblesse de l'accord, toutefois, c'est qu'il n'est pas contraignant. Aucune sanction n'est prévue pour les pays qui n'atteignent pas leurs objectifs. Bien que, en théorie, 195 pays reconnaissent le seuil de 1,5 °C à ne pas dépasser, les plans climatiques nationaux qu'ils ont dressés vont provoquer un réchauffement de... 3,6 °C. 

Les gros pollueurs, « partenaires officiels de la COP »

L'attitude des plus grands pollueurs de l’histoire, l'Amérique du Nord et l'Europe, a été jusqu'à présent de freiner le plus possible tout accord climatique. Les chiffres de 2 °C et même de 1,5 °C ne sont pas des limites scientifiques, mais des compromis politiques avec les dirigeants occidentaux qui entendent protéger leurs entreprises. Ces entreprises polluantes sont même invitées aux diverses COP où, en échange d'une contribution aux frais organisationnels, elles reçoivent un pass all access pour faire du lobbying dans les endroits où se déroulent les négociations. Par-dessus le marché, elles peuvent étaler leur logo partout et, pour redorer leur blason, se présenter comme « partenaires officielles de la COP ». Quand on sait que 100 multinationales à peine sont responsables de 71 % des rejets de gaz à effet de serre, on comprend clairement pourquoi elles trouvent cela important.

​100 multinationales à peine sont responsables de 71 % des rejets de gaz à effet de serre depuis 1988

Pour le président américain Donald Trump, lui-même un milliardaire qui entretient d'étroits liens avec les multinationales de l'énergie fossile de son pays, le seul compromis non contraignant de l'accord de Paris était déjà trop. La reconnaissance du problème climatique représente pour lui une étape de trop et les États-Unis se sont donc retirés de l'accord avant même qu'il n'ait pu entrer en vigueur. L'Union européenne n'est pas allée aussi loin, mais ses objectifs climatiques sont néanmoins bien trop bas. Et les gros pollueurs, les grandes entreprises industrielles, sont même tenus en dehors de ces objectifs. Ils peuvent continuer à négocier les droits d'émission en fonction du système ETS (Emission trading scheme, Système communautaire d’échange de quotas d’émission) mis en place par l’Union européenne. Pour eux, il est meilleur marché d'acheter des certificats que d'adapter leurs processus de production. Lors d'une rencontre du G7 en juin, le Canada, la France, l'Allemagne, l'Italie, le Japon, le Royaume-Uni et l'UE ont « confirmé leur dévouement » à l'accord de Paris, mais ont néanmoins opté pour l'interprétation la moins ambitieuse de ce même accord. La neutralité carbone a été reportée à « la seconde moitié du siècle », ce qui signifie implicitement qu'il y aura toujours une augmentation des émissions jusqu'en 2050. Vu qu'il faut que 100 ans s'écoulent avant la disparition du CO2 de l'atmosphère, on ne peut plus perdre un seul jour avant de réduire les rejets. 

Masse Critique, Gand. Avec 230 participants, il s'agissait d'un appel clair en faveur d'ambitions climatiques plus élevées. (Photo Gilles Vanloocke)

La Belgique refuse de passer à l'action

À la Belgique, il a été imposé l'objectif minimal de rejeter 35 % de gaz à effet de serre pour 2030. Rien ne retient toutefois notre pays de faire davantage. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, l'économie belge devrait d'ailleurs réduire ses rejets de pas moins de 60 % en 2030. C'est ce que dit le rapport scientifique indépendant de l'institut VITO. Pour l'Europe, il s'agit d'au moins 55 %, alors que l'UE ne vise actuellement que 40 %. Et même si nous appliquons l’accord de Paris, le climat deviendra plus extrême encore qu'il ne l'est aujourd'hui. « Si nous nous en tenons à l'accord climatique de Paris, des étés comme ceux de 2003 et 2006 reviendront quasiment chaque année. Si nous ne parvenons pas rapidement à réduire les rejets, au cours de la décennie à venir, nous percevrons les étés chauds actuels comme relativement frais », déclare Andrew King, de l'Université de Melbourne, dans les colonnes du quotidien De Standaard

Rapport du GIEC, 2013

« Que le climat se réchauffe, il n'y a aucun doute. Les dérèglements naturels provoquent des drames et conflits humains et ils accroissent la pression de la migration. Le temps presse. » Ce sont les mots du Premier ministre Charles Michel. Des mots qui, toutefois, ne se muent pas en actes. Entre 1990 et 2017, dans notre pays, les rejets de gaz à effet de serre ont baissé de 1 % à peine par an, et il faudrait aller au moins huit fois plus vite pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Depuis l'arrivée au pouvoir de l'actuel gouvernement, les rejets ont même légèrement augmenté… Les objectifs climatiques de la Belgique pour 2050 n'ont pas été atteints. Selon l'UE, la Flandre devrait rejeter 15,7 % en moins en 2020, mais elle enregistrera sans doute une baisse de 2 % à peine.

Depuis l'arrivée au pouvoir de l'actuel gouvernement, les rejets ont augmenté

Selon l'administration climatique fédérale, la Belgique n'atteindrait même pas en 2030 ses objectifs pour 2020 et arriverait à 13 % à peine. Cela promet pour les objectifs de 2030... De même, dans son rapport de juin 2018, Climate Action Network (CAN) a donné un zéro pointé aux autorités belges pour leur politique climatique. La mauvaise coordination entre les niveaux politiques, le manque de mesures dans les secteurs de la construction et des transports, ainsi que le manque d'investissements dans les énergies renouvelables sont les causes de ces mauvais résultats. « L'absence de volonté politique est déconcertant », conclut Wendel Trio, directeur de CAN Europe.

« Il est angoissant de constater que le sentiment d'urgence semble toujours faire défaut chez les hommes politiques. Dans l'accord d’été du gouvernement fédéral, rien n'est dit d'un pacte sur le climat et l'énergie », peut-on lire dans De Standaard. Le gouvernement flamand essaie de préserver le plus possible les apparences, mais les décisions du « super-conseil des ministres » du 21 juillet sont néanmoins trop maigres et trop floues pour faire bouger les choses. Il n'y aura pas de gros investissements dans De Lijn, on ne révisera pas l'aménagement du territoire et les grandes entreprises polluantes resteront hors d'atteinte. On n'investira pas dans l'énergie renouvelable à bon marché, mais bien dans le biodiesel polluant et qui provoque un grand gaspillage alimentaire. Le gouvernement a même revu à la baisse ses objectifs concernant l'énergie éolienne. Et la réglementation concernant les chaudières à mazout a été retirée. Le reste est particulièrement laissé dans le flou ou sera refilé aux gouvernements à venir. La seule chose qui est sûre, c'est le plan déchets : l'interdiction des étiquettes autocollantes sur les fruits et légumes, le paiement obligatoire des sacs en plastique et l'emploi obligatoire de gobelets réutilisables lors des grands événements. 

Dans la rue pour le climat

Il est clair que ces gouttes d'eau n'éteindront pas l'incendie. Si nous voulons conserver un environnement viable, nous allons devoir descendre dans la rue pour le climat. Le 3 décembre, en Pologne, débutera la COP24, où l'on discutera de tous les plans climatiques nationaux. La veille, le dimanche 2 décembre, le mouvement belge pour le climat, Climate Express, prévoit une grande mobilisation à Bruxelles. Ce sera l'occasion idéale pour montrer clairement aux décideurs politiques de tous les niveaux de quoi il retourne.  

Au niveau de la COP, il faut conclure un accord contraignant et ambitieux, qui garanti la neutralité carbone en 2050 et prévoit une période de rejets négatifs nets, ce qui signifie qu'au niveau mondial, on rejettera moins de CO2 que les océans et les forêts en absorbent. Un tel accord est ce dont l'humanité a besoin, mais il ne sera jamais conclu tant que les multinationales responsables de la pollution pourront participer aux négociations. Maintenir les COP indépendantes de la présence des multinationales doit donc être également une revendication du mouvement pour le climat.

Au niveau européen, le système ETS doit être remplacé par des normes contraignantes pour l'industrie. Les entreprises qui n'adapteront pas assez rapidement leurs processus de production devront être sanctionnées.

Enfin, la Belgique ne doit pas traîner pour atteindre les très modestes objectifs européens, mais tendre à l'objectif scientifique de 60 % de diminution des rejets en 2030. Pour y arriver, il faut lancer le plus vite possible la renationalisation du secteur de l'énergie, afin que notre pays puisse passer à un rythme rapide et de façon planifiée aux énergies renouvelables.

350 militants sont partis en vélo pour le sommet sur le climat (COP23) à Bonn, en novembre de l’année dernière. Ils voulaient envoyer un message clair à nos décideurs politiques : ils veulent une politique climatique ambitieuse. (Photo Solidaire, Raf Degeest)
 

 

Bredene sera-t-elle en dessous du niveau de la mer en 2040 ?
Où, dans ce cas, allons-nous devoir organiser ManiFiesta ? Jean-Pascal Van Ypersele, professeur en climatologie et en sciences environnementales à l'Université catholique de Louvain, sera présent le 8 septembre à ManiFiesta, le festival de la solidarité qui se déroule à Bredene. Il répondra à toutes vos questions sur le changement climatique. Infos et tickets ici.

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Commentaires

Ben oui mais ils veulent de la croissance de la croissante de la croissance de la croissance...ces élites vievnt dans le déni ,et comme vous le dites vivent comme vous le dites ,eux pendant les canicules ,ont l'air conditionné ,alors que on sait que ces climatisations réchauffent encore plus l’atmosphère extérieur ,l'homme est fou .https://www.francetvinfo.fr/meteo/canicule/climatisation-le-froid-qui-rechauffe-la-planete_2802033.html https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/pollution/aux-etats-unis-la-climatisation-accentue-le-rechauffement-climatique_112661