Redouane Ahrouch, fondateur du parti Islam, sur le plateau de l'émission « De Afspraak ».

Le parti Islam, l’idiot utile de la N-VA

auteur: 

Axel Bernard

Redouane Ahrouch, conseiller communal à Anderlecht, a été licencié par la STIB. Fondateur du parti Islam, il avait défendu la séparation des entrées des hommes et des femmes dans les transports en commun. Lors de son passage à RTL, il avait refusé de regarder une chroniqueuse dans les yeux. Il en a ensuite fait de même face à la secrétaire d’État N-VA, Zuhal Demir sur le plateau de l'émission « De Afspraak ». Le comportement d’Ahrouch a choqué. Mais comment combattre ses idées ? Et à qui profite réellement la polémique ?

Un parti réactionnaire…

Il faut se battre contre la vision de la société du parti Islam. Pour Redouane Ahrouch, c’est « l’homme devant, la femme derrière ». Il s’interdit le droit de lui serrer la main ou de simplement la regarder. Ce courant islamiste-réactionnaire remet en cause l’égalité des hommes et des femmes et empêche que se développe un combat commun pour l’émancipation de tou(te)s. Ahrouch fait de même avec les homosexuels en faisant un parallèle entre homosexualité et zoophilie. Pour Ahrouch, la société doit être régie selon la Charia, ce qui réduirait notamment à néant la séparation de l’Église et de l’État et le combat pour une société sans discriminations. Avec le parti Islam, une société inclusive pour l’ensemble de la population, avec toute sa diversité, mais sur un pied d’égalité, indépendamment du sexe, de l’orientation sexuelle, des convictions religieuses ou philosophiques, de l’origine, etc. serait remise en question.

…qui n’a aucun soutien parmi les musulmans

Il faut néanmoins évaluer la réelle influence que représente ce courant. L’islam politique réactionnaire dont se revendique Ahrouch est ultra minoritaire parmi les musulmans qui constituent d’ailleurs eux-mêmes une minorité en Belgique (7 % de la population). Parmi ces derniers, il y a même une grande colère contre les représentants du parti Islam qui associent le nom de leur religion à leur parti. Enfin, ses deux élus locaux (à Anderlecht et à Molenbeek) ont un bilan politique nul. Bref, le parti Islam n’a pratiquement aucun soutien dans la société, y compris parmi les travailleurs de confession musulmane.

Du pain bénit pour la N-VA

Le parti Islam offre néanmoins un cadeau à la campagne électorale voulue par la N-VA : une campagne braquée sur les questions d’identité et sur l’immigration, loin de la politique socio-économique du gouvernement. C’est vieux comme le monde : au moment où la contestation sociale gronde, il faut détourner l’attention. La N-VA est la force politique principale d’un gouvernement qui a fait un saut d’index, multiplié les cadeaux aux plus riches, s’attaque aux pensions, casse les services publics, démantèle la sécurité sociale… Pour la N-VA, il faut à tout prix éviter d’être confronté à ce bilan social. Elle, qui se profile comme le parti du peuple flamand, doit masquer ce qu’elle est en en réalité : le parti des diamantaires anversois, du « big business » et de la classe supérieure de la société.

Il faut donc braquer les projecteurs sur autre chose que sa politique antisociale. Et c’est là qu’intervient l’idiot-utile qu’est Ahrouch. Ce dernier organisait des réunions avec trois autres personnes au fond d’un vieux garage et tout à coup il passe sous les projecteurs des grands médias nationaux. Cela permet à la N-VA de monter en épingle ses déclarations farfelues et de les instrumentaliser en créant un danger contre lequel il faut lutter : celui d’un islam qui menace l’identité et les valeurs occidentales. La N-VA va exploiter à fond chaque fait divers et chaque déclaration de ce parti pour amplifier la menace. Les représentants du parti Islam, leurs multiples provocations, leurs visions réactionnaires de la société sont dans ce sens le meilleur allié de la N-VA et de la campagne identitaire que ce parti veut mener.

Polariser la société

Créer la confrontation entre deux camps est d’ailleurs une constante pour Bart De Wever et co. Il y avait les Flamands contre les francophones, les « allochtones » contre les « autochtones », les actifs contre les assistés… Il y a aujourd’hui ceux qui défendent les « valeurs occidentales » contre ceux qui les refusent parmi les personnes issues de l’immigration de confession musulmane. Pour que cela marche, cet antagonisme doit être amplifié systématiquement et les tensions culturelles de la société doivent être ravivées en permanence. Il faut alimenter consciemment le racisme – déjà très présent – contre les musulmans.

Licencier Ahrouch, une bonne idée ?

Redouane Ahrouch a été licencié de la STIB officiellement parce que ses déclarations « sont contraires aux valeurs de l’entreprise et nuisent à son image ». Il est normal que la STIB réagisse. Ahrouch s’est toujours présenté comme chauffeur de bus à la STIB et avance des propositions qui vont à l’encontre de la politique de transport public menée par la STIB (notamment la mixité dans les bus). Il est normal que la STIB se distancie des propos de Ahrouch, réaffirme qu’ils n’accepteront aucune discrimination au sein de l’entreprise et exige un comportement irréprochable sur ce point à leur agent.

Mais ce licenciement de Ahrouch pose problème. D’abord, il s’agit d’un précédent dangereux. La STIB dit qu’elle n’a rien trouvé à lui reprocher dans son travail. Elle motive le licenciement en décidant arbitrairement que les propos tenus par un de ses employés ne correspondent pas aux « valeurs de l’entreprise » et « nuisent à son image ». Le licenciement de cette personne isolée, aux idées nauséabondes, mais qui ne représentent rien, ouvre une porte qui risque de se retourner contre tous les travailleurs. Sous le capitalisme, patrons et travailleurs ont immanquablement des intérêts divergents – et donc des opinions divergentes – sur pratiquement tous les points : sur la redistribution des richesses, sur comment préserver la planète de la loi du profit, sur l’importance des syndicats et des contre-pouvoirs dans la société... Va-t-on accepter qu’un employeur règle ces divergences à coup de licenciement ? L’accepter risque de coûter cher à l’ensemble du monde du travail.

Une publicité inespérée

Il faut aussi se demander si ce licenciement n’est pas contre-productif. Il permet à Ahrouch de se présenter en martyr et en victime de « représailles politiques ». Il offre une publicité inespérée pour cette formation politique qui veut conquérir les citoyens musulmans qui ont de plus en plus le sentiment d’être rejetés et de n’être jamais entendus. Le parti Islam a besoin de cette posture de martyr pour capter ces électeurs. La STIB le lui a offert.

Il en serait d’ailleurs de même pour l’interdiction du parti Islam ou de ses meetings, comme certains bourgmestres socialistes l’ont proposée. Bien sûr, si des discours de haine sont tenus ou des actes de discrimination sont commis, les autorités judiciaires doivent poursuivre les responsables et ceux-ci doivent être condamnés par la justice sur base des lois prévues à cet effet. Mais une censure générale, arbitraire et préventive serait non seulement un précédent dangereux, mais également un deux poids deux mesures par rapport aux opinions et partis d’extrême-droite. Une interdiction serait à nouveau une occasion pour ce parti à l’influence microscopique de se porter en martyr.

Il fautcombattre résolument les idées d’un Ahrouch et son islamisme réactionnaire. Car celui-ci fait mal tant aux musulmans qu’à l’unité des travailleurs. Mais il faut le faire de manière efficace et sans tomber dans le piège de ceux qui veulent diviser la société.

 

1. Dernière Heure, 6 avril 2018

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