Photo : bluto blutarski/Flickr

Cela bouge enfin en Europe : la gifle magistrale administrée par la Grèce

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Peter Mertens

Sur le plan politique, la Grèce d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Et c’est là une très bonne chose. Cela signifie en effet que le débat va pouvoir reprendre et que la pensée unique ne pèsera plus sur l’Europe telle une couverture de plomb, écrit Peter Mertens. Mais cela ne sera pas facile, il nous faut donc espérer que la population reste mobilisée.

- Cet article a été rédigé le lendemain matin des élections du 25 janvier 2015 et initialement publié comme carte blanche sur le site de Knack.be - 

Hier, la Grèce a administré à la classe politique européenne une gifle magistrale. Quoi qu’on en dise, la manière dont les partis traditionnels ont été évincés de la carte reste du jamais vu. Ce qui n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que la Grèce a été pressée jusqu’à l’épuisement. Les résultats électoraux d’hier ne peuvent être compris en dehors du contexte économique et social de la péninsule. La politique d’austérité menée par Nouvelle Démocratie et le Pasok – sous la direction de la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds Monétaire International, n’a pas fonctionné. Et ce à aucun niveau, tant social qu’économique. Toutes les Excellences européennes qui aujourd’hui entonnent l’habituel refrain « il n’y a pas d’alternative » n’ont rien compris à la situation en Grèce ni aux résultats électoraux d’hier.

En quatre ans à peine, un quart de la richesse nationale a été détruit (le PIB a chuté de 25 %). La dette n’a pas diminué, au contraire elle est passée de 120 % du PIB à 176 %. Si les plus grosses fortunes de Grèce ont été épargnées, une partie d’entre elles ayant pu mettre leur fortune à l’abri dans des coffres-forts en Suisse ou dans des constructions douteuses au Luxembourg, la population a payé au prix fort et s’est considérablement appauvrie au point d’atteindre un des niveaux de pauvreté les plus haut du continent européen. Ce sont ces gens, qui n’ont rien à voir avec la crise, avec le pillage de l’économie, avec l’enjolivement des chiffres budgétaires ou avec les fakelakia, les pots-de-vin versés par les grandes entreprises, qui ont dû payer la facture. Et ce pendant plus de quatre ans, jusqu’à ce que l’on arrive au bout du rouleau, sans la moindre perspective d’amélioration. Le Parti populaire européen (avec Nouvelle Démocratie) et l’Alliance des Socialistes et Démocrates (avec le Pasok) ont été écartés pour ouvrir la voie à une nouvelle alternative.

Dans le quotidien allemand Die Zeit, Zacharias Zakarakis déclare aujourd’hui ce que j’avais déjà écrit en 2011 dans mon livre « Comment osent-ils ? ». Zakarakis déclare notamment « qu’une importante partie de la population vit depuis des années avec un revenu inférieur au minimum vital. Plus de 300 000 ménages ne sont plus en mesure de s’offrir l’électricité. Tandis que des armateurs millionnaires et des milliardaires ne paient pratiquement pas d’impôts. Jamais ces fraudeurs ultrariches n’ont été inquiétés, et ce pour des raisons purement politiques. Une injustice qu’aucune société ne peut supporter et qui a fini par déchirer la Grèce. Il est donc légitime que ce gouvernement démissionne et avec lui les structures de pouvoir qui y sont liées. Si Tsipras tient ses promesses, beaucoup risquent de perdre leurs privilèges. Et il est temps ! »

Des jurons dans l’église

Les Grecs ont ouvert la voie à l’alternative, une alternative qui répond avant tout aux besoins sociaux du pays. Il semblerait qu’il soit tabou d’organiser les ménages, ce qu’on appelle économie, en fonction des besoins sociaux. Et c’est précisément ce que fait Syriza en proposant des mesures telles que la gratuité de l’approvisionnement en électricité, des bons alimentaires pour au moins 300 000 familles, un 13e mois pour les pensionnés dont le revenu est inférieur à 700 euros, des soins médicaux et des médicaments gratuits pour les plus démunis et l’abolition de la taxe spéciale sur le mazout. À une époque où l’idéologie de marché fondamentaliste s’est emparée de l’ensemble du continent européen, autrement dit la recherche du profit et du gain à pratiquement tous les niveaux de la société, proposer un tel programme revient à proférer des jurons dans l’église. On parle même d’extrémisme, alors qu’il ne s’agit ni plus ni moins d’un programme qui apporte une réponse à la « catastrophe humanitaire » (pour reprendre les termes employés par Médecins Sans Frontière) qui touche un pays riche d’Europe.

À Frankfort, comme à Bruxelles et Berlin, on regarde avec forte suspicion les promesses faites par Syriza de « rétablir le droit au travail », « d’annuler les licenciements abusifs » et de « fixer le salaire minimum à 751 euros ». Durant sa campagne, Tsipras a mis en avant ces revendications sociales comme points de rupture. Ce qui a créé une certaine panique au sein de la Commission européenne, habituée à ce que les points de rupture soient depuis six ans imposés par Bruxelles. Sur le plan politique, la Grèce d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier. Et c’est là une très bonne chose. Cela signifie en effet que le débat va pouvoir reprendre et que la pensée unique ne pèsera plus sur l’Europe telle une couverture de plomb. En Espagne et en Irlande, les forces de gauche poussées par ce vent nouveau venu d’Athènes ont déjà élaboré des programmes sociaux similaires, loin de la politique menée jusqu’ici, avec pour objectif de remettre sur pied leur pays.

Qu’adviendra-t-il de la dette grecque ?

C’est là le plus important défi qu’aura à relever le gouvernement grec s’il veut se remettre sur pied. Ce qui veut dire qu’il ne suffit pas d’avoir une majorité parlementaire puisque c’est toujours la Troïka qui décide à Athènes. Et cette Troïka, elle est très puissante, car elle représente les principaux créanciers étrangers de la Grèce, c’est-à-dire la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international. Savoir comment la Grèce compte se sortir de la dette est donc une question cruciale.

Il est bon de rappeler que la politique actuelle n’a pas permis de résoudre le problème de la dette grecque. Au contraire, cette dette n’a fait que gonfler et est passée de 120 % du PIB à 176 %. Le peuple grec a donc opté pour une autre voie, malgré tous les appels et le chantage des purs et durs à Francfort et à Bruxelles. Dans un contexte où la politique d’austérité a entraîné la disparition d’un quart de la richesse nationale, Syriza dit vouloir avant tout s’investir dans la croissance économique. C’est là une politique sensée. Vouloir lier le remboursement de la dette à la croissance et non plus au budget est plus que justifié. Tout comme la demande d’un moratoire sur le remboursement de la dette de manière à pouvoir acquérir des fonds pour la croissance économique. Enfin, Syriza demande également un audit de la dette de manière à ce que l’on puisse déterminer avec précision qui détient des titres de créance et lesquels. C’est l’essence même du rééchelonnement de la dette proposé par Syriza et il n’y a là rien d’extrême.

La proposition la plus controversée reste celle d’annuler une partie de la dette. Si cette proposition est controversée, c’est parce que les grandes banques privées comme la Deutsche Bank et BNP Paribas ont vendu en 2011 et 2012 leurs titres de créances à la Banque centrale européenne. Concrètement cela signifie que la BCE est devenue aujourd’hui le principal créancier et qu’aucun des pays membres n’a envie que ce soit au « contribuable » de payer. Or, le contribuable n’est pas un ange asexué, ce qui signifie qu’en Union européenne, on a le choix de faire payer ceux qui ont le plus profité de ces dix ans de politique européenne et titres de créance. Et, là, on en revient aux grandes banques et aux super-riches cités dans le scandale fiscal LuxLeaks. Suivre ces pistes serait plus que justifié plutôt que de raviver les angoisses nationalistes contre le peuple grec. Le pire des scénarios qui pourrait se produire en Europe c’est que la dette soit une nouvelle fois mise sur le dos de la population grecque et qu’une nouvelle campagne de dénigrement finement ficelée soit menée contre les Grecs, telles celles orchestrées par le Bild-Zeitung et De Telegraaf en 2010. Cela ne ferait avancer personne, à l’exception de mouvements comme Pegida qui sait habilement exploiter les inquiétudes nationalistes.

La carotte et le bâton

Il va falloir aborder la question d’un rééchelonnement de la dette. Et, comme le propose Syriza de manière nuancée, il va falloir aborder la question d’un audit, d’une clause de croissance, d’un moratoire et d’une annulation partielle de la dette. Autrement, l’Union européenne risque de se retrouver face à une impasse majeure. Il semblerait que certains purs et durs aspirent à une telle confrontation. L’économiste en chef de la banque allemande Berenberg a déclaré aujourd’hui : « La Grèce doit à présent décider si elle veut poursuivre la politique fructueuse de Samaras ou si elle veut sortir de la zone euro ». Que la politique de Samaras soit très loin d’être « fructueuse » est le cadet de ses soucis tant que l’argent continue d’affluer vers Francfort. Le patron de la Bundesbank, Jens Weidmann, et le commissaire européen allemand, Günther Oettinger, ont tenu des propos plus ou moins semblables, déclarant qu’il est hors de question de rééchelonner la dette.

C’est le bâton avec lequel l’establishment européen menace de frapper, et il est utilisé non seulement par les banquiers, mais aussi par les grandes familles politiques au sein du Parlement européen. Herbert Reul, président du groupe CDU/CSU au Parlement européen a déclaré aujourd’hui que « la Grèce doit poursuivre le processus de réforme, si elle veut éviter d’être exclue de la zone monétaire ». Le président du parlement européen, Martin Schultz (SPD), a déjà appelé Tsipras cette nuit pour lui dire qu’il n’est pas question de rééchelonner la dette. Même son de cloche hier auprès de « notre » ministre des finances, Johan Van Overtveldt. « Les Grecs n’auront d’autre choix que de poursuivre les assainissements et restructurations », a-t-il déclaré au journal télévisé.

Certaines forces, figées dans une idéologie tronquée selon laquelle la politique d’austérité est la seule politique possible, cherchent la confrontation avec Athènes. Plus les Grecs, les Espagnols et les Irlandais font entendre un son de cloche différent, plus ces purs et durs s’accrochent à leur vérité. S’adapter ou s’en aller, c’est là le slogan avec lequel ils espèrent balayer le signal démocratique fort lancé par Athènes.

Robinet financier de la Banque centrale européenne

Mais tout le monde en Europe n’a pas recours aux menaces. Plutôt que le bâton, certains utilisent la carotte. La semaine dernière, la Banque centrale européenne (BCE) a ouvert le robinet financier pour l’achat de bons d’État sur le marché secondaire. Et la somme n’est pas des moindres puisqu’il est question de 1 140 milliards d’euros injectés dans l’économie européenne. Reste à savoir si l’argent atterrira effectivement dans l’économie réelle, et non dans de nouveaux investissements, ce qui aura pour effet de creuser davantage le fossé entre riches et pauvres. L’autre question soulevée est celle de savoir pourquoi la Banque centrale européenne avec tous ses milliards n’acquiert pas de bons d’État grecs. Il faudra attendre le mois de juin, et l’aide sera apportée sous certaines conditions. Comme l’ont laissé entendre différentes sources au sein de la BCE, la Grèce sera incorporée au programme seulement après avoir apposé sa signature au bas du nouveau mémorandum de la Troïka. « C’est une carotte que l’on présente à la Grèce pour qu’elle signe un accord avec la Troïka », a déclaré Athanasios Vamvakidis à l’agence de presse économique Bloomberg. Selon Vamvakidis qui travaille comme expert à la Bank of America Merill Lynch : « La BCE n’achètera des obligations grecques qu’au mois de juin seulement si un accord est trouvé ». Mais en coulisse, cela fait longtemps déjà qu’on négocie cet accord.

Les choses ne seront pas simples du tout pour le nouveau gouvernement d’Athènes, mais cela on le savait déjà. La question qui se pose c’est de savoir dans quelle mesure Syriza va pouvoir réaliser les points sociaux et économiques de son programme dans le contexte complexe de l’Union européenne d’aujourd’hui.

Mobilisation de masse

Lors du meeting de Syriza la semaine dernière, Pablo Iglesias Turrion, leader du parti espagnol Podemos, a tenu un discours remarquable. « Je me souviens des paroles de l’ancien président chilien, Salvador Allende, qui disait : nous n’avons pas choisi ce terrain, mais nous en avons hérité. Nous avons un gouvernement, mais nous n’avons pas le pouvoir. Cette vision amère d’Allende je la retrouve aujourd’hui chez plusieurs présidents de gauche en Amérique latine. La route qui s’ouvre à nous est jonchée d’embûches. Il nous faut d’abord remporter les élections, et ce n’est qu’après que les difficultés commenceront ». Pablo Iglesias a ensuite rappelé la nécessité de maintenir la mobilisation populaire.

Hier, le tweet de Naomi Klein à l’annonce des résultats électoraux avait une même résonance. « Espérons que la Grèce ait tiré les dures leçons des précédentes victoires de gauche : restez mobilisés ! Une pression de masse est plus que jamais nécessaire #Syriza ». Klein a raison. La pression exercée par certains milieux en Union européenne va aller crescendo au fil des heures et des jours à venir. Si l’on veut organiser une contre-pression qui respecte le signal démocratique et la souveraineté des Grecs, il va falloir que les gens restent mobilisés. Cela signifie également qu’après quarante ans de clientélisme politique, ce qu’on appelle rousfeti, la politique grecque jouera désormais la carte de la transparence, ce qui implique aussi que la population va se retrouver face à des choix difficiles. La voie vers une alternative à la politique d’austérité de l’Union européenne est encore longue, et chacun sait qu’il faut du temps pour changer les choses. Ce qui toutefois est indéniable c’est que les résultats d’hier ont complètement bouleversé l’échiquier politique grec. Et que cette fraîche brise sociale qui souffle sur l’Europe mérite toutes ses chances.

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Commentaires

J'ai deux petites questions: est-ce que la Grèce pourrait éventuellement se faire prêter des fonds par la Chine ou par la Russie? Avec quelles conséquences sur son appartenance à l'Euro? Est-ce que la Grèce va demander une commission d'enquête sur l'efficacité des mesures préconisées par la Troïka, depuis 2008? Afin de démontrer leurs conséquences catastrophiques et prouver ainsi que d'autres pistes et politiques peuvent être tentées? Merci pour vos informations et analyses si intéressantes.