Peu avant la libération de la jeune combattante de la résistance, Ahed Tamimi (17 ans), Red Fox et Comac, les mouvements de jeunesse du PTB, étaient en voyage de solidarité en Palestine. Ils ont rencontré son père, Bassem Tamimi, dans le village de Nabi Saleh. (Photo Solidaire, Iman Ben Madhkour)

Bassem Tamimi : « Nous ne demandons pas des pleurs, mais qu'on s'oppose à l'occupation israélienne »

Peu avant la libération de la jeune combattante de la résistance, Ahed Tamimi (17 ans), Red Fox et Comac, les mouvements de jeunesse du PTB, étaient en voyage de solidarité en Palestine. Ils ont rencontré son père, Bassem Tamimi, dans le village de Nabi Saleh.

Votre fille Ahed a été arrêtée le 17 décembre 2017 parce qu'elle avait giflé au visage un soldat israélien qui était entré chez vous. Que faisait-il là ? 

Bassem Tamimi. Notre village est sur le point de disparaître du fait que de plus en plus de gens sont chassés de chez eux par l'armée israélienne. Avec les accords d'Oslo (de 1993, NdlR), la Cisjordanie a été divisée en trois séries de zones. Les zones C sont administrées par Israël, les B sont sous l'administration commune des autorités israéliennes et palestiniennes et les A dépendent uniquement de l'Autorité palestinienne. Ainsi donc, 60 % de notre terre est aux mains d'Israël. C'est-à-dire 60 % de notre revenu, de notre eau, de notre soleil, de notre existence.

Nous restons. Et ils viennent donc nous harceler, en brisant nos vitres et en aspergeant nos intérieurs d'eau sale et puante

Nabi Saleh se trouve en zone C. Pour pouvoir étendre plus encore les colonies juives, Israël travaille selon des quotas de destruction. Chez nous, treize habitations risquent d'être détruites. Dont la mienne. Treize maisons, c'est 80 % de notre village, 22 familles qui vont devoir se loger ailleurs. Mais nous restons. Et ils viennent donc nous harceler, en brisant nos vitres et en aspergeant nos intérieurs d'eau sale et puante. Nous n'osons pas faire de transformations à notre maison, car il y a beaucoup de risque qu'elle soit détruite. Nos enfants déménagent quand ils sont en âge de le faire, ils vont en zone A et B, même si le logement y est bien plus cher. Et, si nous mourons, notre maison restera vide. Ils nous chassent quand même de notre terre, en fin de compte.

Lors des nombreuses protestations pour conserver notre terre, bien des gens autour de moi sont morts ou ont été emprisonnés. Mon beau-frère est mort pendant que ma femme le filmait. Cela lui a été très pénible, psychologiquement [il se tait un instant, NdlR], mais elle a continué afin que le monde puisse voir ce que nous subissons. Pour l'instant, ma femme est en prison (elle a été libérée avec Ahed, entretemps, NdlR), mon fils aussi. Et, après ça, ils se demandent pourquoi Ahed a frappé un soldat au visage ? Nous devons gifler les soldats. Nous devons fustiger tous les aspects de l'occupation. Et voilà maintenant que, depuis décembre, Ahed est en prison elle aussi.

Nous recevons de l'eau durant 13 heures par semaine. C'est pour cela que nous avons tant de réservoirs d'eau sur le toit : pour économiser l'eau. Nous recevons environ un cinquième de ce que les colons reçoivent. Les colonies sont vertes et, chez nous, il fait sec, parce que nous n'avons pas d'eau pour l'irrigation. Quand j'étais gamin, il y avait un chemin, dans cette vallée, beaucoup d'arbres fruitiers et de légumes, parce que nous utilisions les sources d'eau. Mais, aujourd'hui, ce sont les Israéliens qui contrôlent ces sources et, de plus, ils ont détruit les canalisations servant à l'irrigation. Ils veulent expulser les Palestiniens de la zone. C'est le moyen auquel Israël recourt. La force. Ils imposent leur puissance.

Je suis né en 1967, sous l'occupation. J'ai vécu toute ma vie sous l'occupation. Je suis allé neuf fois en prison. En détention administrative, donc sans avoir rien fait. Ils n'ont que des soupçons. Au bout d'un mois, ils m'ont libéré. Le jour même où ils ont tué ma sœur. L'armée voulait arrêter son fils et elle a essayé de l'empêcher. Un groupe de colons l'ont alors repoussée et elle est tombée de l'escalier. Devant les yeux des militaires, qui n'ont pas bougé. Son fils de 12 ans a vu mourir sa maman.

C'est mon histoire personnelle, mais elle n'a rien d'exceptionnel. Chaque Palestinien peut vous raconter une histoire de ce genre. Nous souffrons tous. Notre famille représente peut-être la souffrance palestinienne, mais nous n'avons rien d'exceptionnel. Ce que nous voulons, c'est que pas une seule famille palestinienne ne se taise, sous l'occupation.

Concrètement, que signifie l'occupation israélienne, pour vous ?

Bassem Tamimi. Tous les Palestiniens sont occupés. Si vous vivez dans la peur, si vous avez tout le temps peur de quelque chose, vous êtes occupé. Nous voulons mettre un terme à cette occupation, et non la rendre supportable. Comment définissez-vous « souffrir » ? Nous souffrons de tout. Ahed dit toujours qu'Israël a anéanti ses rêves. Sans l'occupation, elle serait devenue footballeuse mais, maintenant, elle doit aller étudier le droit. Dans votre vie, vous pouvez faire des plans, pour autant que votre vie soit stable, mais je ne peux même pas regarder deux minutes vers l'avant. Parfois, je ne peux même pas me rendre à Ramallah, parce qu'ils ont fermé les check-points. Voilà comment nous vivons.

Israël est le gardien de la colonisation, de l'impérialisme, de l'industrie militaire et du capitalisme dans le monde entier

Nous ne souffrons pas de la discrimination, mais de l'occupation. Israël n'est pas le seul problème. Israël est une partie du problème, en Palestine. Israël est le gardien de la colonisation, de l'impérialisme, de l'industrie militaire et du capitalisme dans le monde entier. C'est pourquoi nous avons le même ennemi : le système économique.

Il ne s'agit nullement d'un problème religieux. Nous nous battons contre l'occupation et nous sommes opposés à ce régime. Récemment, Ahed et moi sommes allés visiter l'Afrique du Sud. Durant des décennies, l'Afrique du Sud a combattu l'apartheid, mais pas la colonisation des Britanniques. C'est pourquoi ils ont perdu, car il n'y a toujours pas de justice. En Afrique du Sud, il n'y a pas de redistribution de la richesse. Plus de 60 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté. Il n'y a pas de classe moyenne, il y a un fossé énorme entre pauvres et riches. 

Ce n'est pas tellement la démocratie, que je désire, mais la justice, l'équité. C'est pourquoi je ne parle pas d'apartheid en Palestine. Nous ne voulons pas rendre l'occupation supportable, nous voulons la faire cesser. Et, dès que la colonisation sera terminée, nous devrons diriger ce pays à partir de nos valeurs morales et des problèmes réels. La Palestine sera un État laïque, sans la moindre forme de discrimination. 

Je ne vois pas d'avenir pour Israël tant qu'il occupera notre terre. Aujourd'hui, deux tiers des Palestiniens vivent en réfugiés, mais ils ont droit à cette terre.

Comment voyez-vous l'avenir de la Palestine ?

Bassem Tamimi. Les accords d'Oslo nous ont donné de l'espoir mais, ensuite, il ne s'est rien passé. Pour nous, c'est une deuxième Nakba (la catastrophe de 1948 quand selon l'ONU, quelque 750 000 Palestiniens ont été chassés de leurs terres, NdlR) parce que, depuis, l'espoir s'est rompu. C'est pourquoi j'ai modifié ma vision de l'avenir de la Palestine. Nous devons modifier l'image des Palestiniens, nous sommes des combattants de la liberté, pas des terroristes. Ce n'est que via la résistance populaire que nous allons libérer la Palestine. À deux moments de notre histoire, ça a presque réussi : en 1936 et en 1978. C'est notre histoire, notre culture. Nous voulons convaincre notre société, non pas en parlant, mais en construisant un modèle dans la pratique. En montrant que c'est faisable, et comment.

Le mur qui entoure la Cisjordanie détruit l'agriculture, les maisons, la vie quotidienne. Les gens se sont mis à s'organiser. Mais le problème n'est pas tellement le mur. Les gens ne doivent pas avoir cette impression. Le problème, c'est la colonisation et la façon dont elle définit nos existences. 

Détruire le mur n'est pas le but, nous voulons, nous ici, à Nabi Saleh, mettre sur pied un modèle de résistance. Nous avons décidé de mettre les femmes plus en avant. Le rôle des femmes est important, car les femmes constituent la moitié de la population et la moitié de notre force. Nous ne pouvons pas parler de résistance sans les femmes. Nous voulons une génération libre qui puisse délivrer la Palestine. Dans dix ans, nous fêterons la libération de la Palestine à la côte. Elle n'est qu'à 30 km d'ici et, pourtant, mes enfants ne l'ont encore jamais vue !

Ahed m'a demandé un jour : « Qu'est-ce que l'occupation ? » C'est la peur.

Je vois beaucoup de larmes mais nous en avons déjà plus qu'il n'en faut, avec tous ces gaz lacrymogènes dont ils nous aspergent. L'émotion doit être un état d'âme et, cet état d'âme, vous devez l'engager vers le changement. Vous êtes la génération de l'avenir, donc, combattez dès maintenant pour l'avenir. Les riches dominent l'existence des gens. Ils ont volé la liberté des gens. C'est pourquoi nous sommes tous occupés. Ahed m'a demandé un jour : « Qu'est-ce que l'occupation ? » C'est la peur. Si vous avez peur, c'est de l'occupation. Et ils nous font avoir peur de notre avenir. C'est le capitalisme. C'est pourquoi nous devons mondialiser notre combat. Et unir notre combat contre le capitalisme. Ici, Israël en est son visage. Nous devons commencer, à partir de la Palestine, à apporter la paix au monde. Il n'y aura pas de paix dans le monde tant qu'Israël continuera à occuper la Palestine. C'est pourquoi la troisième intifada sera internationale.

Photo Solidaire, Iman Ben Madhkour

 

La Palestine à ManiFiesta
Le rôle de la culture dans la lutte pour les droits de l'Homme en Palestine
La culture a joué un rôle important dans tous les combats sociaux. La chanson "Le temps de cerises" fait référence à la Commune de Paris, la version électrisée de l’hymne américain "Star Spangled Banner" par Jimi Hendrix fait référence aux protestations contre la guerre au Vietnam, plus récemment la chanson "On lâche rien" a été reprise par de nombreux mouvements de protestation en France et la chanson "I ain’t gonna play Sun City" rassemblait tous ceux qui se mobilisaient pour mettre fin à l’Apartheid en Afrique du Sud.
Ces dernières années, les artistes sont de plus en plus nombreux à répondre à l’appel des artistes et associations palestiniennes en refusant de se produire en Israël ou lors d’événements soutenus par Israël. C'est une manière de protester contre des décennies d’atteintes aux droits du peuple palestinien et du non-respect du droit international par Israël. Artistes palestiniens, israéliens et belges aborderont avec nous la question de l’éthique et de l’efficacité de cette approche.
Conférence avec : Omar Barghouti, Eyal Sivan et Kristien Hemmrechts
Omar Barghouti
Omar Barghouti, fervent défenseur des droits de l'Homme, est co-fondateur du mouvement palestinien Boycott, Divestment and Sanctions (BDS) pour la défense des droits (des) palestiniens. Détenteur d'un master d'ingénieur en éléctricité de la Columbia University de NY ainsi que d'un master en philosophie (éthique) de l'université de Tel Aviv, il a également été co-lauréat du Gandhi Peace Award en 2017. Auteur de “BDS : The Global Struggle for Palestinian Rights” (Haymarket, 2011), ses articles et interviews sont publiés dans le New York Times, le Washington Post, Newsweek, le Financial Times, le Guardian, Politico, ainsi que sur la BBC, Bloomberg TV, MSNBC, CNN et bien d'autres.
 

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