Photo : Belga/ABACAPRESS

Tunisie : sept ans après la chute de Ben Ali, la rue est en ébullition contre la cherté de la vie

auteur: 

Rafik Rassaa

« Qu’attendons-nous (فاش-نستناو) ? » C’est le nom de la campagne lancée en Tunisie ce début janvier pour contester le projet de loi de finances 2018 et ses mesures d’austérité. Sept ans après le soulèvement qui a fait chuter la dictature de Ben Ali, la contestation sociale grandit. En quelques jours, elle s’est généralisée à plusieurs villes du pays.

Au départ conçue comme une campagne de sensibilisation contre l’augmentation du coût de la vie accélérée par l’entrée en vigueur des mesures de la nouvelle loi de finances, le mouvement va rapidement se transformer en rassemblements dans plusieurs villes du pays avec cette interrogation : qu’attendons-nous pour nous mobiliser contre ces mesures d’austérité ?

Comme l’indiquent Wael Naouad et Hend Chennoufi1, deux coordinateurs de la campagne, c’est aussi la répression quasi instantanée qui a accéléré les mobilisations dans la rue. Le ministère de l’Intérieur indique aujourd’hui que 778 personnes ont été arrêtées depuis le 8 janvier. Plus de 75 jeunes dirigeants du mouvement sont emprisonnés. Un manifestant de Tébourba, Khemais Yeferni, est décédé suite aux affrontements avec la police dans la nuit du 8 janvier. Le 12 janvier, plusieurs rassemblements étaient organisés devant les sièges des gouvernorats à Tunis, Kairouan, Ben Arous, Sousse, Monastir, Sfax et Sidi Bouzid.

La Tunisie « sous protectorat » du FMI

L’élaboration de la nouvelle loi de finances est sans doute symptomatique de l’ère (toujours renouvelée) dans laquelle se trouve aujourd’hui la Tunisie. Le 14 décembre, le ministre Taoufik Rajhi poste fièrement sur sa page Facebook sa photo en compagnie d’experts venus du FMI pour sceller l’accord sur la libération de la troisième tranche du prêt accordé à la Tunisie. Dirigée par Björn Rother, une équipe des services du Fonds monétaire international (FMI) a séjourné à Tunis du 30 novembre au 13 décembre officiellement pour négocier un programme de soutien économique quadriennal via le Mécanisme élargi de crédit (MEDC) conclu en 20162. Officieusement, l’adoption en cours de la loi de finances – qui a eu lieu le 9 décembre 2017 – ne peut être étrangère à cette négociation. Bjorn Rother n’a pas manqué de souligner le caractère audacieux cette nouvelle loi. 

Que contient cette nouvelle loi de finances ?

Même si la loi épargne des biens comme le pain, l’huile, la semoule, le lait ou encore le sucre, un très grand nombre de produits verront leur prix augmenter à travers la révision à la hausse et l’élargissement des droits de consommation, la hausse générale des taux de la TVA mais aussi la hausse de certains taux des droits de douane. Outre ces attaques contre le pouvoir d’achat des classes populaires, la loi prévoit le gel des embauches dans la fonction publique (à l’exception des ministères de l’Intérieur et de la Défense), le non-remplacement de 11 800 retraités de la fonction publique ainsi que la baisse des budgets des affaires sociales et de la formation professionnelle3.

Opportunisme politique, corruption et répression : cocktail explosif

Malgré les postures préélectorales, les deux principaux partis de la majorité au pouvoir, les libéraux de Nidaa et les islamo-conservateurs de Ennahdha, se retrouvent unis pour défendre les mesures d’austérité de la loi de finances du FMI. Si chaque organisation fourbit ses armes en vue des prochaines municipales, plusieurs fois retardées, aucune ne peut se prévaloir d’un bilan positif en termes économiques et sociaux.

À géométrie variable, les actions contre la corruption auront fini de convaincre les Tunisiens que de nouveaux corrupteurs siègent au gouvernement. Les promesses de développement des régions intérieures de la Tunisie sont restées lettres mortes. Et enfin, le ministère de l’Intérieur retrouve peu à peu sa réputation d’antan avec le retour de la police politique.

L’unité Nidaa-Ennahdha est également plus forte lorsqu’il s’agit de salir la contestation sociale, en multipliant les arrestations et les intimidations et en payant des jeunes désœuvrés pour fomenter des pillages et détruire des biens publics et privés. Cela a notamment été prouvé à Kasserine où un fonctionnaire d’une maison de jeunes membre d’Ennahdha a été pris la main dans le sac en train de distribuer une liasse de billets pour encourager des jeunes casseurs à semer le trouble dans les manifestations. Malgré ce fait avéré, le gouvernement de Chahed continue d’accuser d’incitation à la violence le Front populaire qui rassemble plusieurs partis et organisations progressistes tunisiennes et qui est un des acteurs du mouvement.

Hamma Hammami, porte-parole du Front populaire, n’a pas manqué de réagir en accusant le pouvoir de collusion avec les fauteurs de troubles tout en soutenant, en paroles et en actes, le mouvement #Fech_Nestannew et toutes les actions et manifestations pacifiques pour exiger le retrait de la nouvelle loi de finances 2018. Il a par ailleurs interpellé le Premier ministre tunisien pour l’organisation d’un débat télévisé contradictoire sur le sujet. Le Front populaire, en compagnie d’autres organisations politiques et associatives, appelle à une grande manifestation le 14 janvier, date anniversaire de la chute de Ben Ali et invite les Tunisiens et tunisiennes à se réapproprier leur révolution, celle du pain, de la liberté et de la dignité nationale. 

1. Syrine Attia, 11 janvier 2018, http://paroles-citoyennes.net/spip.php?article756
2. Wafa Samoud, 14 décembre 2017, http://www.huffpostmaghreb.com/2017/12/14/fmi-tunisie_n_18814460.html
3. Mohammed Samih Beji Okkez, 28 décembre 2017 https://nawaat.org/portail/2017/12/28/

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