Les habitants des îles du Pacifique opposent une forte résistance à l’installation d’un nombre croissant de bases militaires étasuniennes dans la Région. (Photo issue du film de John Pilger The Coming War on China)

Trump : flirter avec Poutine pour écraser la Chine

auteur: 

Jo Cottenier

Un des aspects les plus discutés et les plus mystérieux du début de la présidence de Trump est sa relation avec la Russie. Durant sa campagne électorale, Trump avait étonné tout le monde par ses déclarations élogieuses sur Poutine. En sous-main, c’est la guerre (commerciale) avec la Chine qui se dessine. Explications.

Trump s’est entouré de collaborateurs qui n’ont aucune objection à resserrer les liens avec la Russie. À la tête de la diplomatie américaine, Trump a placé l’ex-PDG d’ExxonMobil Rex Tillerson, qui, depuis des années, est tout sucre et tout miel avec la Russie. En 2013, Tillerson avait d’ailleurs été décoré par Poutine de l’Ordre de l’Amitié pour son rôle primordial dans la collaboration entre Exxon et le géant russe du pétrole Rosneft, une entreprise d’État. 

Lors de la nomination de Tillerson, Trump avait tweeté, à propos du nouveau secrétaire d’État pourtant totalement inexpérimenté au plan diplomatique : « Ce que j’apprécie le plus chez Rex Tillerson, c’est sa solide expérience dans des négociations couronnées de succès avec tous les types de gouvernements étrangers. » Mais Trump est allé un peu vite en besogne. Depuis le conflit en Ukraine et l’annexion de la Crimée, la Russie est officiellement soumise à de lourdes sanctions américaines et européennes. Aux yeux de l’establishment américain, la Russie est toujours un ennemi de l’Occident. 

On a rapidement appris que plusieurs collaborateurs de campagne de Trump étaient soupçonnés d’avoir eu des contacts secrets avec une « nation ennemie », avant et après les élections. Clou de l’affaire : l’ancien général Michael Flynn, tout juste nommé conseiller à la sécurité de Trump, a dû démissionner après deux jours parce qu’il s’est avéré qu’il avait caché avoir rencontré l’ambassadeur russe. Flynn lui aurait promis d’assouplir les sanctions décrétées après l’annexion de la Crimée. Le tout nouveau procureur général Jeff Sessions aurait également rencontré l’ambassadeur russe à deux reprises, ce qu’il a dissimulé. 

Très rapidement, le « deep state », l’élite de la politique étrangère à Washington, les services de sécurité et les think-tanks stratégiques de droite comme la Heritage Foundation s’en sont mêlés. Les trois agences de sûreté et de renseignement – FBI, CIA et NSA – ont lancé presque ouvertement une anti-campagne. Les journaux The New York Times et The Washington Post ont exprimé quotidiennement leur désapprobation, et CNN et la chaîne de télévision d’ultra-droite Fox TV sont parties à l’offensive contre une administration Trump copinant avec la Russie. Même au sein du parti républicain, des voix se sont élevées, avec à leur tête le sénateur John McCain, pour réclamer une commission d’enquête sur ces contacts secrets. Si une procédure de destitution devait jamais être lancée à l’encontre de Trump, ce serait à cause de sa politique envers la Russie. 

La Russie de Poutine

Il est clair que la politique étrangère de Trump va à l’encontre de la conviction dominante selon laquelle la Russie reste une nation ennemie, qui dispose toujours d’une grande force de frappe militaire et constitue donc un danger potentiel pour la domination mondiale des États-Unis. Lors de la chute de l’Union soviétique en 1989, certains espéraient pourtant que les choses prendraient un autre cours. Il semblait alors que Gorbatchev et Eltsine menaient l’ex-État soviétique dans les bras des États-Unis. La puissance industrielle était brisée, l’arsenal militaire était réduit à l’état de ferraille. Dans cette perspective, l’ambassadeur des États-Unis à Moscou avait alors promis à Poutine que l’Otan ne bougerait pas d’un centimère contre la Russie. Le démantèlement de l’Union soviétique est allé de pair avec le morcellement et la scission des États qui la constituaient. 

Mais, à mesure que Poutine faisait renaître la Russie de ses cendres et se retournait contre l’hégémonie des États-Unis, le « nouveau tsar » est redevenu un opposant à craindre. Les États-Unis se sont arrangés avec l’Union européenne pour faire passer les morceaux de l’ex-Union soviétique sous leur influence. Depuis 1989, douze pays voisins de la Russie sont entrés dans l’Otan, donnant par là à la Russie un statut d’ennemi. Le dernier conflit couvert entre les États-Unis et la Russie s’est déroulé en Ukraine en 2015, avec l’UE en tant qu’allié diplomatique et militaire des États-Unis. Pour l’administration Obama-Clinton, la poursuite de l’encerclement de la Russie et son affaiblissement étaient une des principales priorités. Ce qui n’est plus le cas pour le président Trump.

On s’interroge donc forcément sur ce qui motive l’équipe Trump à s’opposer frontalement sur ce plan à la politique étrangère menée par les États-Unis. Pour comprendre cela, il faut aborder l’évolution des rapports de force dans le monde, avec la forte montée de la Chine en tant que puissance économique et politique mondiale. C’est ce qui détermine l’orientation géostratégique et économique de Trump.

La Chine, une menace pour la suprématie mondiale américaine 

L’ordre mondial de l’après-guerre est basé sur la suprématie des États-Unis. Celle-ci est scellée dans l’Otan en tant qu’alliance militaire, dans des institutions internationales comme la Banque mondiale et le FMI et dans les accords de Bretton-Woods (1944) qui ont fait du dollar la monnaie internationale de commerce et de réserve. 

Les monopoles américains sont sortis de la guerre bien plus solides que leurs concurrents, disposant d’une plus grande force de frappe financière et technologique. C’est pourquoi les États-Unis ont opté pour le libre-échange, la meilleure arme pour briser la domination coloniale des pays européens et installer leur contrôle économique sur tous les continents. À partir des années 1960, les multinationales américaines se sont déployées dans le monde, à la recherche de lieux de production meilleur marché et de nouveaux marchés locaux. Un processus de globalisation s’est enclenché, par lequel toute l’économie mondiale s’est mise à marcher de plus en plus au pas des États-Unis. 

La plus grande menace venait de l’Union soviétique. Pour contrer celle-ci, en 1971, le président Nixon a voulu un rapprochement avec la Chine, en opposition idéologique avec son voisin soviétique. Les États-Unis ont formellement laissé tomber Taiwan comme allié et reconnu la République populaire de Chine comme une seule nation avec deux systèmes. Cela a mené à la visite historique de Nixon en Chine en 1972. Ce que Trump tente aujourd’hui, c’est une opération inverse : resserrer les liens avec la Russie contre la Chine, désormais la plus grande menace. 

L’usine du monde

Lorsque, en 1989, les États-Unis sont sortis vainqueurs de la Guerre froide, il y a d’abord eu un moment d’euphorie : la plus grande menace, le communisme mondial, avait subi une très lourde défaite. Mais le Parti communiste chinois n’avait pas l’intention de suivre l’Union soviétique dans le rétablissement du capitalisme. Avec l’écrasement de la révolte de Tienanmen, le parti, sous la direction de Deng Xiaoping, a très clairement montré qu’il n’entendait pas suivre la voie de la démocratie parlementaire occidentale. Un processus de libéralisation économique s’est certes enclenché, débouchant en 1992 sur le remplacement officiel de l’économie de plan par une économie de marché, même si c’est avec de fortes interventions de l’État. Cela a permis à la Chine d’entamer des négociations pour être internationalement reconnue comme économie de marché. En 2001, la Chine est entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La porte était désormais ouverte à l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale. Pour Bill Clinton, cela a été un couronnement de sa présidence, une victoire qui allait ouvrir la voie aux multinationales américaines pour des investissements en Chine. Dans la même optique, sept ans plus tôt, il avait conclu l’accord de libre-échange Alena avec le Canada et le Mexique. Ce sont ces « victoires historiques » que lorgne aujourd’hui Trump. 

Ce que visait Clinton s’est en effet concrétisé à grande échelle. Les multinationales américaines se sont établies en Chine pour y produire. Non pas pour le marché local, mais bien pour le marché américain et européen. Grâce à des coûts très bas, la Chine est devenue l’usine du monde. Résultat : une croissance explosive de l’exportation chinoise. L’économie chinoise a enregistré une croissance exponentielle, le déficit commercial américain a atteint une hauteur sans précédent, et l’État chinois a accumulé les surplus en réserves de dollars, qui retournent vers les États-Unis sous forme d’investissement en titres américains. De cette manière, la Chine socialiste est devenue la plus grande nation commerciale au monde et la deuxième grande puissance économique. Détrôner les États-Unis n’est qu’une question de temps. 

L’encerclement

Pour Trump et son équipe, la coupe est pleine. Les multinationales américaines doivent rentrer à la maison. Il faut arrêter la Chine par tous les moyens. Il accuse la Chine de concurrence déloyale, de dumping, de manipulation de la monnaie, de transgression des règles de l’économie de marché. Il n’est pas le seul. Depuis longtemps, des voix s’élèvent pour réclamer des actions plus fermes contre la nouvelle menace de l’Est. 

L’administration Obama avait déjà opéré un changement de cap par rapport à Bush père et fils. L’administration Bush-Cheney ambitionnait un nouveau siècle d’hégémonie des États-Unis. Mais George Bush situait le théâtre des opérations avant tout au Moyen-Orient et a jeté la supériorité militaire américaine dans la balance pour le contrôle des puits de pétrole en Irak. L’administration Obama-Clinton a actualisé l’ambition de la dynastie Bush au vu des nouveaux rapports de force dans le monde. Le centre de gravité de la géostratégie et des efforts militaires américains a été déplacé vers l’Asie du Sud-Est et le Sud de la mer de Chine. Une offensive diplomatique a été lancée vers le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et le Vietnam pour « ensemble, opposer une résistance à l’agression chinoise ». L’enjeu est l’encerclement militaire de la Chine par des bases, des armes nucléaires et la flotte de guerre américaines. On a vu circuler des scénarios pour une future confrontation avec la Chine, avec une blitzkrieg électronique qui neutraliserait toute la ceinture de défense du territoire chinois. 

Dans le même cadre, l’administration Obama-Clinton a élaboré l’accord de libre-échange TPP (Partenariat Transpacifique), en premier lieu pour des raisons de géostratégie. Le but était de réaliser un accord modèle avec douze États du Pacifique répondant aux visées américaines, sans et contre la Chine. « Si nous ne définissons pas les normes, ce sera la Chine qui le fera à notre place », a expliqué Obama. 

L’inévitable guerre ?

Le premier fait d’armes du président Trump a été de torpiller l’accord TPP. Comment comprendre cela, puisque le TPP est au départ conçu contre la Chine ? La Chine va bien évidemment tenter de tirer avantage de la situation, et elle négocie avec sept des douze pays du TPP et huit autres pays sur un propre accord régional de coopération économique globale. Cela renforcerait la monnaie chinoise, le yuan, en tant que monnaie de commerce et profiterait aux grandes initiatives chinoises dans la région : la Banque asiatique d’investissement et la grande Route de la soie. 

Toutefois, cela ne peut en aucun cas être vu comme l’abandon de la stratégie antichinoise par Trump. Plus que jamais, la Chine est pour lui la menace centrale pour l’avenir. Mais il a accédé à la présidence avec la promesse de ramener des emplois aux États-Unis et d’élever des barrières aux importations étrangères et à l’immigration. Un élément crucial ici est la conviction que les États-Unis tirent plus d’avantages d’accords commerciaux bilatéraux que multilatéraux. Il y aura donc de rudes négociations avec le Mexique sur l’Alena et avec les partenaires individuels de l’accord TPP pour obtenir plus d’avantages pour les États-Unis. 

Pour contrer la Chine, Trump compte sur d’autres mesures. Il veut avant tout éliminer le grand déficit commercial des États-Unis avec la Chine. Durant sa campagne, Trump a promis d’instaurer une taxe à l’importation de 45 % sur les produits chinois. La note officielle sur la politique commerciale de Trump stipule que les États-Unis vont reconquérir leur « souveraineté » sur leur politique commerciale. Cela indique qu’à l’avenir, les États-Unis ne veulent plus se plier aux règles de l’Organisation mondiale du commerce et ne tiendront pas compte d’éventuels rappels à l’ordre quant aux taxes à l’importation. 

Cela peut commencer par ce que les États-Unis – et l’UE – qualifient de dumping, les surplus d’acier et d’aluminium chinois, ce qui peut mener à une guerre commerciale en règle avec la Chine. Il est évident que la Chine dispose de très nombreux moyens pour rendre la monnaie de sa pièce à toute offensive américaine. On déboucherait alors sur une escalade qui peut très vite sortir du terrain des relations commerciales. Le protectionnisme est la voie la plus rapide vers la confrontation militaire, comme on l’a déjà vu dans le passé. Cela concorde parfaitement avec la nouvelle escalade des dépenses militaires annoncées : Trump a décidé d’augmenter le budget de la défense de 54 milliards de dollars dans les prochaines années. 

La nomination de Peter Navarro à la tête du nouveau Conseil national du commerce est très significative. Navarro est connu pour être un fervent adversaire de la Chine. Il évoque en termes de haine dignes de la Guerre froide l’agression commerciale chinoise qu’il voit inévitablement déboucher sur une guerre. En 2006, il a écrit le livre The Coming China Wars: Where They Will Be Fought, How They Can Be Won. En 2011, il poursuivait avec Death By China: Confronting the Dragon – a Global Call to Action. Et, en 2015, avec le film Crouching Tiger, où l’on voit des troupes chinoises attaquer les États-Unis. C’est cette personnalité qui doit inspirer la politique commerciale des États-Unis. Et, entre-temps, bien évidemment, l’encerclement de la Chine par des bases militaires et la flotte de guerre américaines se poursuit. La stratégie militaire de Trump est d’éviter des interventions coûteuses et non indispensables pour se concentrer entièrement sur l’ennemi crucial.  

La stratégie Nixon inversée

En quoi tout cela est-il finalement lié à la nouvelle stratégie de Trump envers la Russie ? C’est précisément parce que la Chine devient la cible centrale que Trump tente d’éloigner la Russie de son grand voisin. La politique Obama-Clinton a jeté la Russie et la Chine dans les bras d’une de l’autre. Cette alliance est déjà formalisée depuis 2001 dans la Coopération de Shanghai au plan militaire, mais l’agressivité d’Obama sur les deux fronts l’a encore renforcée. 

Dans les conflits de l’Ukraine et de la Syrie, la Chine a prudemment, mais clairement, choisi le camp de la Russie. Des contrats d’énergie gigantesques ont été conclus pour la livraison de pétrole et de gaz russe à la Chine, et les deux États coopèrent aussi financièrement pour lutter contre la suprématie du dollar. Ce sont les partenaires les plus importants dans la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, qui soutient aussi la stratégie chinoise des Routes de la soie. 

Trump tente de mener une stratégie Nixon inversée : se rapprocher de la Russie pour briser son alliance avec la Chine. Vu les intérêts communs de la Russie et de la Chine, ce pari semble avoir peu de chances de réussir. Mais, d’un autre côté, Poutine veut miser sur tous les fronts pour faire lever les sanctions contre la Russie, et il est actuellement le plus important supporter de Trump dans le monde. Quant à savoir si, pour cela, il lui a réellement  donné un coup de main dans les élections américaines, comme l’affirment les Démocrates et la CIA, cela reste à confirmer. 

Article publié dans le mensuel Solidaire de mai 2017Abonnement.

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