L’impressionnant mouvement de contestation du 20 janvier dernier, lancé par les mouvements de femmes, symbolise les espoirs de la résistance à Trump. Mais ce mouvement devra relever le défi de l’unité. (Photo Mobilius in Mobili / Flickr)

Trump condamne plus de 20 000 femmes à mort

« C’est une très mauvaise idée de faire travailler votre épouse », « Vous devez les traiter comme de la merde », « Moi, je les attrape par la chatte »… Ces propos dégradants tenus par Trump durant sa campagne électorale ont commencé à trouver leur traduction en mesures politiques, servies par une idéologie réactionnaire et des intérêts économiques particuliers.

Malgré ces propos choquants qui ont fait le tour de la planète, un constat s’impose : 62 % ds femmes blanches sans diplôme universitaire ont voté pour Trump… Comment est-ce possible ? 

Dans son livre Les libéraux n’aiment pas les femmes, la féministe canadienne Aurélie Lanctôt montre que l’économie néolibérale basée sur l’austérité touche bien plus fortement les femmes et creuse les inégalités de genre. Notamment car cette politique implique une diminution des dépenses dans les services publics. Or c’est dans ceux-ci qu’on trouve une série d’emplois majoritairement féminins, mais aussi des services qui permettent aux femmes d’avoir une plus grande indépendance. Par exemple, s’il y a une diminution des budgets pour les garderies ou les crèches, ce sont surtout les femmes qui restent à la maison pour garder les enfants, et qui ne pourront pas accéder aux emplois de puéricultrice supprimés. 

Les femmes sont donc plus dépendantes que les hommes des services publics et, en y appliquant des coupes budgétaires, cela mène à une précarisation généralisée, et plus importante pour les femmes, qui (re)deviennent plus dépendantes financièrement par rapport au conjoint. 

Or, justement, Donald Trump s’est présenté durant la campagne comme une opposition à Hillary Clinton et aux politiques d’austérité appliquées depuis près de quarante ans. C’est sans doute un élément déterminant qui a poussé tant de femmes précarisées à voter pour lui.

Cependant, une fois Trump élu, les promesses de rupture avec l’austérité se sont vite dissoutes. Le budget pour 2018, loin de sortir du cadre de l’austérité, montre bien que ce ne sont pas des mesures dans l’intérêt des citoyens et citoyennes qui vont être prises, puisqu’il s’attaque encore plus aux services publics : -16 % pour la santé, -21 % d’emplois publics, -31 % dans la protection de l’environnement ou encore -14 % dans l’éducation. 

Adama, une jeune Malienne, témoigne sur le site de la Fédération internationale des plannings familiaux de la mort de son amie suite à un avortement clandestin, fait dans des conditions d’hygiène insuffisantes. Suite aux mesures de Trump, de très nombreuses femmes risquent de subir ce sort. (Voir la vidéo sur www.ippf.org)

Le retour des aiguilles à tricoter

C’est notamment dans ce cadre d’austérité qu’il faut voir les attaques de Trump contre les plannings familiaux et le droit à l’avortement. Une de ses premières mesures a en effet été de signer, dans une salle remplie de vieux hommes en costume, un décret interdisant que l’argent de l’État fédéral aille à des associations et ONG qui appliquent l’avortement ou qui diffusent des informations sur le sujet. 

D’après Cécile Richard, présidente de Planned Parenthood, « cela va provoquer des fermetures de cliniques dans le monde entier ». Pour l’organisation Marie Stopes International, les pertes financières entraînées par cette mesure pour l’organisation devraient engendrer durant le mandat de Trump 6,5 millions de grossesses non désirées, 2,1 millions d’avortements à risque – le retour des aiguilles à tricoter… –, et la mort de 21 700 femmes. Car empêcher des cliniques et des professionnels de la santé de pratiquer des interruptions de grossesse ne diminue pas le nombre d’avortements, cela les rend simplement clandestins. C’est donc de la sécurité et de la vie de nombreuses femmes qu’il est question à travers cette mesure. 

Quatre raisons de s’attaquer aux droits des femmes

« N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. » Cette mise en garde de la féministe Simone De Beauvoir trouve en Trump sa parfaite illustration.

Premièrement, la pyramide démographique des pays occidentaux a tendance à s’inverser, ce qui fait qu’il y a toujours moins de travailleurs actifs par rapport au nombre de personnes non actives (principalement les enfants et les pensionnés). Or les entreprises ont besoin de main d’œuvre pour travailler et produire ainsi la richesse de notre société. Il faut donc plus d’enfants, et les femmes sont considérées comme servant à cela. 

Deuxièmement, cela casse la résistance sociale. Face à la menace du chômage et de la précarité, l’idée diffusée par nos dirigeants que les femmes doivent être à la maison amène les travailleurs masculins à considérer les femmes comme des concurrentes. Et donc, lors de restructurations dans l’entreprise, d’attaques sur les droits sociaux, les travailleurs s’opposeront entre eux au lieu de s’unir pour lutter contre les grands actionnaires qui s’accaparent réellement la richesse produite.

Troisièmement, cela crée une sous-classe de travailleuses faisant pression sur l’ensemble des conditions de travail. En diffusant son idéologie sexiste selon laquelle la domination du mâle blanc est juste, la femme n’est pas l’égale de l’homme, et le « mec viril » a le droit d’exiger d’elle ce qu’il veut, le gouvernement Trump permet également de légitimer les mesures prises aux yeux de la population. Si l’idéologie dominante déconsidère les femmes, il deviendra normal que celles-ci aient un salaire moindre, des conditions de travail plus flexibles, etc.  

Or cette sous-classe de travailleuses constitue aussi un terrain d’essai facile pour l’application de mesures qui seront par la suite étendues à l’ensemble des travailleurs. Facile, car la résistance y est moins forte : avec des conditions de travail plus précaires et plus flexibles, il est plus difficile de s’organiser et de lutter. Et, si les femmes sont les premières visées par ces mesures, elles vont avoir des conséquences sur l’ensemble des travailleurs : si tu n’acceptes pas ces conditions de travail, une femme le fera. 

Quatrièmement, cela détourne l’attention de mesures socio-économiques touchant directement l’ensemble des travailleurs. Lorsque Trump s’attaque à l’avortement, des voix s’élèvent. En Belgique, nous en avons beaucoup entendu parler. Pourtant, presque personne n’a entendu qu’il voulait diminuer de 35 à 15 % les impôts des entreprises, ou qu’il entendait supprimer le Fonds national des arts, ou encore qu’il voulait relancer l’industrie du charbon. 

Photo Solidaire, Salim Hellalet

Le féminisme à l’épreuve de Trump

Au sein même du mouvement féministe, divers courants se croisent et parfois se contredisent. Un important courant dans le mouvement féministe est le courant identitaire, sous l’influence de e qu’on appelle en anglais les « identity politics ». Ce courant part du constat que les femmes n’ont pas les mêmes possibilités d’ascension sociale que les hommes, qu’il faut briser le « plafond de verre » qui empêche les femmes de devenir dirigeante d’entreprise ou ministre, que les hommes ont des privilèges par rapport aux femmes et que le patriarcat est un système de domination extérieur au système économique capitaliste dans lequel nous vivons. 

Cependant, sur cette base, et sans rompre avec les politiques économiques axées sur la concurrence, le courant identitaire vise en fait à diversifier la classe dominante, à ce qu’il y ait plus de femmes dans l’élite. Ces politiques économiques ont pourtant besoin de mécanismes de division, de mise en concurrence et de détournement. Et c’est parce que nous sommes dans un système économique basé sur la concurrence et sans cesse en recherche de profit que les droits des femmes sont constamment attaqués. 

Le danger de ce courant identitaire, c’est de rentrer dans le jeu de la division en remettant la faute sur les « hommes sexistes » qui contribueraient à renforcer l’inégalité dans la société pour s’assurer leurs « privilèges », au lieu de pointer l’ensemble de la société sexiste, organisée et entretenue par le 1 % des plus riches, qui en sont les réels bénéficiaires du sexisme. La féministe néerlandaise Anja Meulenbelt le formulait ainsi : « Comment peut-on définir le féminisme comme la lutte pour l’égalité entre hommes et femmes, alors que les hommes entre eux ne sont pas égalitaires ? ».

Un défi pour le mouvement féministe : s’unir contre le 1 %

Le large mouvement de contestation du 20 janvier dernier, ayant rassemblé plus de deux millions de personnes, hommes et femmes, dans les rues de Washington et d’ailleurs aux États-Unis, met en évidence une préoccupation importante pour les conditions des  femmes. 

Mais, pour défendre de façon conséquente les droits acquis des femmes et en conquérir d’autres, ce mouvement devra être fort. Et cette force ne pourra être obtenue que si l’ensemble des mouvements de la société se rassemblent dans la lutte contre les personnes qui signent des décrets contre l’avortement, qui appliquent l’austérité, les personnes qui bénéficient réellement de ces inégalités : le 1 %. Ce mouvement devra donc être uni, car toutes les forces seront nécessaires pour s’opposer à un système économique cherchant toujours à faire payer les travailleurs. Cette unité ne pourra être accomplie que si ce mouvement lutte à la fois dans la société et en son sein contre les discriminations économiques et culturelles. Et elle devra se réaliser avec les hommes et les  femmes, par-délà les différences linguistiques et culturelles, dans les mouvements syndicaux... car ce sont les conditions matérielles qui définissent nos possibilités d’émancipation.  

Article publié dans le mensuel Solidaire de mai 2017Abonnement.

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