Photo Solidaire, Salim Hellalet.

Sofie Merckx sur Médecine pour le Peuple : « Nous revendiquons le droit à la santé dans une société en bonne santé »

auteur: 

Liza Lebrun

Une des raisons de la popularité croissante du PTB est Médecine pour le Peuple (MPLP), le réseau de maisons médicales fondé par le parti de gauche. « Nous allons au-delà de la maladie et nous essayons d'agir sur les facteurs qui en sont la cause », explique Sofie Merckx, porte-parole du MPLP.

 

Sofie Merckx est médecin généraliste à Médecine pour le Peuple Marcinelle depuis 17 ans et conseillère communale PTB à Charleroi.

Qu’est-ce que Médecine pour le Peuple ?

Médecine pour le Peuple est un réseau de 11 maisons médicales, fondé par le PTB. La première d’entre elles a été créée à Hoboken par Kris Merckx, le père de Sofie Merckx et fondateur de MPLP.

Ce sont des centres de santé de première ligne. Les patients qui y sont inscrit bénéficient de soins médicaux et infirmier gratuits. D’autres services et activités y sont aussi proposés (aide psychologique, sociale, diététique, cours de gym, groupes de parole…).

Ces centres sont aussi des centres d’actions sociale liés au PTB, qui travaillent à l’amélioration des conditions de vie des patients.

Quelle est la particularité des maisons médicales ?

Sofie Merckx. Quand vous poussez la porte de la maison médicale, vous y êtes soignés sans avancer de l'argent, grâce au système du forfait. Il s’agit d’une sorte d'« abonnement » aux consultations du médecin généraliste et aux soins de l’infirmière ou du kinésithérapeute. La maison médicale reçoit alors un montant mensuel pour les patients enregistrés. Ce montant correspond à ce que l'assurance-maladie rembourse en moyenne mensuelle comme soins aux patients par les médecins généralistes, les infirmières et les kinésithérapeutes, en tenant compte de leur statut à leur mutuelle.

Le dr. Kris Merckx (ci-dessous), père de Sofie, est le fondateur de Médecine pour le Peuple. Il fait partie de ces « jeunes médecins, imprégnés de valeurs d'équité et plein d'idéaux, qui décidaient de soigner les gens dans les quartiers ouvriers et soutenaient les gens dans leurs luttes sociales, comme celles contre la fermeture du chantier naval de Cockerill où celle contre la pollution de l'air par la métallurgie à Hoboken. » Ci-dessus, une manifestation à Hoboken dans les années 1970.

Outre Médecine pour le Peuple, de nombreux médecins généralistes et maisons médicales utilisent ce système. C’est un système solidaire qui permet aux patients de ne pas payer pour les consultations.

Mais ce système ne va pas de soi. Le droit de pouvoir exercer « gratuitement » la médecine a été obtenu à travers une lutte qui a duré des années.

En effet, quand les premiers médecins du peuple, comme mon père, ont voulu mettre leurs idées en pratique et exercer la médecine sans faire payer de supplément au patient, cela n'était pas bien vu. Les médecins conservateurs, soutenus par l'Ordre des médecins, ont tenté de rappeler à l'ordre ces jeunes idéalistes… Ces jeunes médecins, imprégnés de valeurs d'équité et plein d'idéaux ont dû se battre et résister pour mettre en pratique leurs idées. Ils décidaient de soigner les gens dans les quartiers ouvriers et soutenaient les gens dans leurs luttes sociales, comme celles contre la fermeture du chantier naval de Cockerill où celle contre la pollution de l'air par la métallurgie à Hoboken. C'est là que je suis née. Je suis la fille d’un des docteur qui a commencé ce travail et qu’on a accusé de ne pas être un médecin « digne », parce qu’il soignait les gens gratuitement.

Mais ces médecins ont continué, grâce au soutien des patients et d’amis qui les ont toujours soutenu. Ils se sont organisés et mobilisés. Nous poursuivons cet engagement aujourd’hui.

Médecine pour le Peuple lie explicitement santé et politique. Pourquoi ?

Sofie Merckx. Tout vient de notre vision de la santé. Nous revendiquons « le droit à la santé dans une société en bonne santé ». L’origine de beaucoup de maladies peuvent se trouver dans la société, dans les conditions de vie ou de travail. Les exemples sont légion dans notre pratique quotidienne.

Je pense par exemple aux bronchites à répétition dues à de mauvaises conditions de logement, mais aussi aux douleurs de dos liées à un travail où l’on porte des charges lourdes ou dans le secteur du nettoyage, aux burn-outs liés au stress…

En tant que soignant à Médecine pour le peuple nous allons au-delà de la maladie et nous essayons d'agir sur les facteurs qui en sont la cause.

Ne pas faire ce lien entre la médecine et l’engagement social et politique cela peut parfois donner l'impression de passer la serpillière pendant que le robinet continue à couler

Un autre exemple : j’essaie d’aider des chômeurs et chômeuses qui souffrent de dépression, mais, pendant ce temps-là, le système, qui est régi par la course au profit, génère quatre nouveaux chômeurs. Pour être efficace, en tant que médecin, il faut accompagner le travail médical individuel d’un travail de soutien à la lutte contre ce système.

Ne pas faire ce lien entre la médecine et l’engagement social et politique cela peut parfois donner l'impression de passer la serpillière pendant que le robinet continue à couler.

Cette vision de la médecine n'est pas uniquement appliqué à Médecine pour le Peuple. Beaucoup de médecins et soignants progressistes partagent cette vision globale de la santé. L'Organisation Mondiale de la Santé fait un travail remarquable sur ce qu'ils appellent les inégalités sociales de santé. Et ils disent explicitement que combattre les inégalités est essentiel pour améliorer la santé globale des populations. C’est pourquoi nous participons par exemple aux mobilisations syndicales pour que tout le monde ait un travail et revenu décent.

C’est dans cette optique, par exemple, que nous agissons collectivement sur les problématiques liées à la santé ou qui préoccupent les gens de manière plus générale. Je pense par exemple à la lutte contre la pollution de l'air lié au Ring d’Anvers, dans laquelle MPLP est très actif. Les patients sont invités à rejoindre ces combats, s’ils le souhaitent bien sûr.

De cette façon, nous avons déjà pu obtenir de belles victoires. À Hoboken, par exemple, nous avions découvert que pas mal d’enfants et d’ouvriers avaient des concentrations élevées de plomb dans la sang. Après une lutte qui a duré plusieurs années, l’usine responsable de cette intoxication a été forcée d’investir pour diminuer ses émissions de plomb.

Sofie Merckx : « L’origine de beaucoup de maladies peuvent se trouver dans la société, dans les conditions de vie ou de travail. Les exemples sont légion dans notre pratique quotidienne. Pour être efficace, en tant que médecin, il faut accompagner le travail médical individuel d’un travail de soutien à la lutte contre ce système. »
C'est pourquoi Médecine pour le Peuple soutient les manifestations syndicales (ici, en septembre 2016) et lutte contre la politique de la ministre de la Santé Maggie De Block. (Photo Solidaire, CPP)

Mais est-ce que vous n’abusez pas de la détresse des patients en leur parlant de politique ?

Sofie Merckx. Les patients ne sont pas des moutons hein ! Justement, nous les considérons ainsi comme des personnes à part entière capables de réfléchir de manière critique.

Au lieu de rendre nos patients dépendants de nous, nous les stimulons à prendre leur sort en main et à rejoindre la lutte collective : cela s'appelle l'empowerment.

Nous avons une vision émancipatrice et pas paternaliste de la relation médecin patient. J'ai moi-même habité les logements sociaux à la Cité de Marcinelle. Quand nous étions locataires, nous avons mené des actions contre les risques d'incendie dans nos appartements. Aujourd'hui, en tant que conseillère communale, le logement social est un des mes chevaux de bataille. Il y a une belle complicité entre nous et nos patients. Au fil des années, on se rencontre dans des combats, on les mène ensemble par moment, on est uni par cette envie de se battre pour une société plus juste.

Quand je passe parfois aux débats télévisés et que j’interviens sur le prix des médicaments ou l'accès aux soins, beaucoup de patients me disent : « Tu nous a bien défendus, Sofie, merci ! »

Souvent, les gens viennent eux-mêmes avec des arguments et des histoires et nous demandent d’agir avec eux. Au lieu de rendre nos patients dépendants de nous, nous les stimulons à prendre leur sort en main et à rejoindre la lutte collective. L’idée est que les gens soient les acteurs du changement. Cela s'appelle l'empowerment.

Par exemple, lorsque la ministre de la Santé décide de moins rembourser des traitements essentiels, nous invitons nos patients à lui écrire des messages. Beaucoup nous ont décrit très concrètement leurs situation et sont content que nous les aidions à porter leur voix vers la ministre.

Cela rejoint d’ailleurs la vision du PTB à ce sujet. Lors de notre dernier Congrès, nous expliquions : « Notre discours n’est pas "nous allons arranger ça pour vous". Nous ne sommes pas une organisation clientéliste qui promet rapidement un emploi, un logement social ou un autre avantage, en échange d’un vote ou d’une carte de membre. Le PTB est différent. Notre discours est : "Prenez votre sort en mains, organisez-vous, étudiez et (in)formez-vous, mobilisez-vous." Les changements essentiels dont nous avons besoin ne seront atteints que par une lutte sociale d’envergure et nous invitons chacun à y prendre part consciemment. »

Yvan Mayeur (PS), bourgmestre de Bruxelles, disait trouver « inadmissible de lier la politique et la médecine ». Qu’en dites-vous ?

Sofie Merckx. C’est bizarre d'entendre cette critique d'un socialiste. J'ai l’impression que M. Mayeur a oublié l’histoire des fondateurs du mouvement ouvrier en Belgique.

Travailler au développement de la mobilisation est le devoir de toute organisation sociale soucieuse de développer les conquêtes sociales

La sécurité sociale, les congés payés, la réduction du temps de travail, les organismes de sécurité au travail, la gratuité de l’enseignement, le droit de vote… Rien n’est tombé du ciel. Tous ces droits sont le résultats de combats sociaux et démocratiques. Ce sont des conquêtes sociales, le fruit de la mobilisation des gens. Et, pour arracher ces conquêtes, il a fallu un haut degré de conscience et de larges mobilisations sociales au sein de la population. Travailler au développement de cette conscience et de cette mobilisation est le devoir de toute organisation sociale soucieuse de développer les conquêtes sociales.

Et c’est ce travail que des gens comme Mayeur ont abandonné. Cette vision du changement faisait partie de l’ADN de nombreux fondateurs du mouvement ouvrier en Belgique. Parmi eux César de Paepe, médecin, député du POB (parti ouvrier belge), homme de combat… En 1990, les mutualités socialistes commémoraient le 100e anniversaire de sa mort avec une brochure et une exposition. À cette occasion, on pouvait lire dans Le Soir : « Au-delà du militant politique et du libre penseur, on retrouve chez lui l'homme qui désire faire coïncider son existence quotidienne avec son idéal. César De Paepe, médecin des pauvres, n'est pas une idéalisation du personnage. Malgré le refus de la Commission des hospices de Bruxelles (ancêtre des CPAS) de l'engager, César De Paepe se consacrera au service des déshérités : il travailla souvent gratuitement, payant les médicaments de ses deniers. Il en négligea de se soigner lui-même et mourut de la tuberculose.

Sa conception de la médecine sociale reste une source d'inspiration pour le mouvement mutualiste et se situe aux antipodes de la dégénérescence mercantile dont le docteur Wynen (dirigeant d’un syndicat de médecins à l’époque de la rédaction de cet article, NdlR) s’est fait le chantre. Pour César De Paepe, le droit à la santé était essentiel et se situe dans un contexte plus large d'émancipation sociale. »

On ne pourrait pas mieux décrire l’engagement quotidien des équipes de Médecine pour le peuple.

« Pour César De Paepe, le droit à la santé était essentiel et se situe dans un contexte plus large d'émancipation sociale », écrivait Le Soir lorsqu'en 1990, les mutualités socialistes éditaient une brochure à l'occasion du centenaire de la mort du médecin et militant du POB. Aujourd'hui, Médecine pour le Peuple fait le même lien entre droit à la santé et émancipation sociale. Ainsi, MPLP a lancé une campagne pour la gratuité des consultation chez le médecin généraliste, comme cela existe dans les maisons médicales.

Pourquoi ce lien avec le PTB précisément ?

Sofie Merckx. Médecine pour le Peuple a été fondée par des militants du PTB. MPLP est une initiative concrète du PTB. Chaque jour, 25 000 patients sont soignés par les équipes de MPLP sans que cela leur coûte. « Le droit à la santé » prend ainsi tout son sens. Nous réalisons en petit au quotidien ce que nous voudrions voir en grand.

Chaque jour, 25 000 patients sont soignés par les équipes de MPLP sans que cela leur coûte. Nous réalisons en petit au quotidien ce que nous voudrions voir en grand.

Il y a d’une part l’accès aux soins, mais aussi des médecins qui travaillent dans une équipe pluridisciplinaire et avec des salaires modestes, à mille lieux de certains médecins qui demandent des honoraires exubérants et qui voient la santé comme un business. Le PTB montre aussi ainsi qu’il n’est pas un parti de paroles, mais un parti qui est capable de réaliser des choses concrètes : nous ne nous battons pas seulement pour que chaque personne puisse être soignée gratuitement, nous le mettons aussi en pratique.

Le PTB a toujours été là pour soutenir MPLP. Je pense aux premiers combats que nos pionniers ont mené contre l’Ordre des médecins. Avoir une organisation derrière soi avec une capacité d'organisation et de mobilisation nous a permis de tenir le coup à travers plus d'un moment difficile. Comme on dit : « On peut briser un doigt, mais pas les doigts qui forment un poing ».

Que pensent les patients de ce lien avec le PTB ? Ne dérange-t-il pas ?

Sofie Merckx. Nous sommes très ouverts à ce sujet. Nous informons les patients de ce lien dès le départ. Nous avons récemment enquêté dans notre maison médicale de Deurne (Anvers), et il s’avère que 90 % des patients savent que MPLP est liée au PTB et 89 % trouvent positif que nous luttions, par exemple, pour faire baisser le prix des médicaments ou pour de meilleures conditions de travail. Ces dernières semaines, énormément de patients m’ont dit : « Mais on ne parle quand même pas de politique ? » Pourtant, nous avons abordé leurs conditions de vie, de travail, le prix des médicaments… Beaucoup de gens sont dégoûtés de « la politique », mais notre manière d’aborder ces questions-là est globalement vue positivement.

En 2011, un huissier menace de venir saisir des meubles chez Sofie Merckx en raison du non paiement de sa cotisation à l'Ordre des médecins. Mais des dizaines de patients et amis viennent défendre la docteure du peuple. Plusieurs autres médecins de MPLP ont été concernés par ces menaces, avec, à chaque fois, une mobilisation conséquente des patients. Cliquez ici pour en savoir plus sur le conflit entre MPLP et l'Ordre des médecins. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

Certains disent que les patients sont obligés d’être d’accord avec le PTB pour être soignés…

Sofie Merckx. C'est absolument faux. Chaque maison médicale a un nombre de patients inscrits qui correspond à la charge de travail possible pour l'équipe médicale en place. Environ 2 % de nos patients sont membres du PTB. Globalement, nos patients représentent toute la diversité de religion, de catégories sociales et d'opinions politiques qui sont présentes dans la population. D'ailleurs, nous comptons dans nos maisons médicales plusieurs mandataires et conseillers communaux d'autres partis politiques.

Une équipe d'un grand quotidien est récemment venue questionner des patients à la sortie de mes consultations. Le premier qu’ils ont rencontré leur a expliqué qu’il était membre d’un autre parti…

Il y a également eu des accusations issues de témoignages anonymes où l’on accusait Médecine pour le Peuple de ne pas respecter le secret médical, et d’utiliser les dossiers des patients à des fins politiques.

Nos maisons médicales sont des lieux de stage prisés par des jeunes médecins et reconnus pour leur accompagnement.

Sofie Merckx. Cette accusation est fausse et calomnieuse. Le secret médical est protégé par une loi pénale. En 45 ans d'existence, aucune plainte n'a été déposée contre une de nos maisons médicales. Pour Médecine pour le Peuple, le respect du secret médical est absolu. Tous les collaborateurs qui ont accès aux données médicales sont tenus de le respecter sous peine d'être licenciés sur le champ. Les dispositions relatives à ce respect sont explicitées dans le règlement de travail. Nous y prêtons une grande attention. Le dossier médical informatisé a d’ailleurs des niveaux d'accès différents. Les données médicales sont uniquement consultées par les médecins et les infirmiers. Aucune donnée médicale n'est communiquée au PTB.

Nous sommes financés par l'Inami, par la sécurité sociale, à qui nous devons rendre des comptes. Nous recevons de subsides et nous sommes inspectés par la Région dans laquelle se situent chaque maison médicale. Plusieurs médecins sont maîtres de stage reconnus dans des universités de notre pays. Nos maisons médicales sont des lieux de stage prisés par des jeunes médecins et reconnus pour leur accompagnement. Nous formons des assistants médecins généralistes qui, au bout de deux ans de travail de médecine générale et de formation, peuvent alors ouvrir leur propre cabinet ou s’engager chez nous. Cela dure depuis 40 ans, et jamais une plainte n’a été déposée contre MPLP.

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Commentaires

Merci Sophie? à toi et à tout(es) les collaborateurs(trices) de MPLP. Vous êtes géniaux