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SNCB : même ambitieuse, Dutordoir reste employée d'un gouvernement d'austérité

Files de plus en plus longues autour des grandes villes. 250 millions (au moins) perdus chaque année à cause des embouteillages anversois et bruxellois uniquement. Plus de 11.000 personnes qui meurent chaque année en Belgique à cause de la pollution. La planète qui se réchauffe ce qui provoque des catastrophes naturelles meurtrières. Pas de doute, la SNCB a un rôle crucial à jouer pour solutionner ces problèmes. Encore faut-il avoir de l'ambition pour cette entreprise. La nouvelle CEO Sophie Dutordoir est intervenue au Parlement ce mercredi 18 octobre. Son plan et son ambition sont-ils à la hauteur des enjeux ? Analysons ça de plus près.

Une audition prometteuse ?

Enfin une CEO qui arrive à contenter gouvernement, usagers et cheminots ? C'est ce que beaucoup d'analystes espèrent après l'intervention de Dutordoir à la Chambre. Et il faut reconnaitre qu'après quelques mois passés à la tête de l'entreprise, Dutordoir a pu mettre le doigt sur une série de problèmes réels pour les usagers. Ceux-ci apprécieront à juste titre les critiques de la CEO sur le manque de communication de la SNCB vers les usagers, ou encore les gares pharaoniques. Les projets de wifi généralisé dans les grandes gares, de suivi en temps réel du trajet de son train, des explications en temps réel sur les causes des retards sont des bonnes solutions à une série d'insatisfactions des usagers.

Au-delà de la critique de certaines pratiques par leur nouvelle patronne (hiérarchie militaire, demandes de congés archaïques...), les cheminots apprécieront eux aussi sa critique profonde de la totale séparation entre les métiers du rail. Beaucoup de cheminots se plaignent en effet du Mur de Chine qui existe entre les accompagnateurs de train et les conducteurs, entre le personnel roulant et le personnel en gare, etc. Aller vers une culture commune ne peut être qu'une bonne chose. Les cheminots qui ont connu la SNCB "unitaire" regretteront sans doute qu'elle ne pousse pas la critique plus loin, en dénonçant la séparation entre SNCB et Infrabel. Car cette séparation non seulement a coûté des centaines de millions d'euros au rail, mais est aussi source de mauvaise communication et donc d'inefficacité et de retards dans les trains.

Dutordoir, la contorsionniste

Pour contenter le gouvernement, Dutordoir a montré aussi un fameuse habilité de contorsionniste. Le projet de train sans accompagnateur, projet initié par l'ex ministre Galant et dont on connait pourtant les méfaits pour les usagers ? "Les accompagnateurs sont des bijoux et sont pour l'instant nécessaires" déclare-t-elle. Mais le projet n'est pas abandonné, "il est simplement trop tôt pour l'implémenter en Belgique" poursuit-elle.

Concernant la hausse des tarifs voulue par le gouvernement ? Elle promet des tarifs "plus bas en heure creuse". Sous-entendu (ce qu'elle ne dit pas), des tarifs plus hauts le reste du temps, c'est-à-dire quand la majorité des usagers prennent le train. Pas sûr que cela permette de rendre le rail plus "concurrentiel" avec la route.

De l'ambition... mais dans le cadre d'austérité

De l'ambition, Dutordoir en a : plus de trains, un train plus "concurrentiel avec la route, des trains plus à l'heure, l'usager au centre des préoccupations,...

Mais pour réaliser cela, le cadre dans lequel la SNCB doit travailler doit être dénoncé. Le cadre, c'est justement ce que Dutordoir se refuse à critiquer. Tout est résumé lorsqu'elle déclare à la Chambre : "j'ai mis tout mon temps dans la gestion du court terme, je n'ai pas eu le temps d'envisager le long terme.". Car c'est là que le bât blesse : mieux informer les voyageurs et les cheminots est un projet important... mais personne ne peut sincèrement croire que cela suffira à faire rouler plus de trains, plus rapidement, et sans retards. Ce qui est nécessaire est un plan à long terme.

Dans sa perspective de vouloir contenter tout le monde, sans doute a-t-elle voulu éviter d'en parler. Car pour pouvoir développer ce plan, il est absolument nécessaire de s'en prendre directement au double carcan imposé par le gouvernement fédéral.

D'une part les 3 milliards d'euros que SNCB et Infrabel doivent économiser. Si la CEO répond qu'elle "ne demande pas de l'argent mais de l'autonomie", on voit mal comment de l'autonomie va lui permettre d'acheter des trains, de les réparer plus efficacement et durablement, le tout avec moins de personnel (6.000 cheminots en moins sur la législature). Dutordoir affirme d'ailleurs clairement que le personnel va continuer à diminuer. Pour pallier à ce manque de personnel, le recours abusif à la sous-traitance va donc augmenter. Pourtant, il s'agit d'un des problèmes récurrents de la SNCB qui a récemment coûté entre 40 et 50 millions pour rien à la SNCB (avec le projet DICE, et le logiciel de billetterie). Quand ce recours à la sous-traitance ne coûte pas la vie à un ouvrier...

D'autre part, la nouvelle CEO se refuse à remettre en cause non la préparation de la libéralisation et de la privatisation. Les exemples étrangers nous démontrent bien une chose : avec la libéralisation et la privatisation voulue par le gouvernement et les partis de droite, la qualité du service se détériore, le rail devient moins performant.

En route pour un service maximum ?

Une dose d'ambition, habile communicatrice, contorsionniste : Dutordoir a voulu charmer tout le monde hier au parlement. Mais à un moment donné, la lune de miel risque bien de s'arrêter. Car malgré ses déclarations enthousiasmantes, elle reste une employée au service d'un gouvernement qui a décidé de détricoter le rail en lui ôtant 20% de ses moyens et en le poussant vers la privatisation. Ainsi, sa décision de limiter les heures de guichet de 33 gares en Belgique pour des raisons budgétaires donne déjà un aperçu dans les faits de la tension qui existera entre sa priorité (mettre les usagers au centre) et le carcan budgétaire. Celui-ci risque bien de l'emporter à chaque fois.

Nous ne pouvons que rejoindre l'ambition en paroles de la CEO du rail. Néanmoins, les paroles doivent être suivies d'actes. L'absence de remise en cause par Dutordoir du double carcan imposé par le gouvernement nous incite à la méfiance.

Nous plaidons pour un service maximum, 365 jours par an. Nous avons besoin d'une SNCB du 21e siècle, qui répondra aux deux enjeux de notre temps: la mobilité d'un côté, et le défi climatique et environnemental de l'autre. Il n'y a pas 10 voies possibles : cette entreprise devra être publique, démocratiquement dirigée et surtout financée en fonction de ses besoins. Sans cela, les belles promesses de Dutordoir risquent bien de rester lettre morte.

Cet article est paru sur levif.be le 21 octobre 2017. Michaël Verbauwhede est le spécialiste SNCB du PTB.

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