Le 16 avril, un rassemblement a eu lieu devant l'ambassade américaine pour condamner les attaques du 13 avril dernier. (Photo Vrede vzw)

Que se cache-t-il derrière l’attaque américaine contre la Syrie ?

auteur: 

Marc Botenga

Pourquoi les États-Unis ont-il décidé d’attaquer la Syrie le 13 avril dernier ? Le recours aux armes chimiques est évidemment intolérable, mais personne ne croit que Washington s’inquiète du sort des civils syriens. L’impérialisme se moque bien du sort des peuples arabes. Depuis 1990, les interventions militaires occidentales n’ont fait que semer le chaos et la destruction au Moyen-Orient.

L’invasion de l’Irak par les Américains a causé plus d’un million de morts.1 Aujourd’hui, l’Arabie saoudite mène une horrible guerre d’agression au Yémen. En toute impunité, Israël se met une fois de plus à massacrer des Palestiniens non arlés. Tant Israël2 que l’Arabie saoudite3, tous deux des alliés des États-Unis, ont déjà été accusés à de nombreuses reprises d’avoir utilisé des armes chimiques. Mais là, c’est silence radio de Washington à Paris en passant par Londres. Pourquoi en va-t-il autrement pour la Syrie ? Pourquoi l’Occident intervient-il avant que la moindre enquête n’ait lieu ? Quels intérêts cette intervention recèle-t-elle ?

Un plan stratégique

En 2002, les États-Unis désignaient la Syrie comme un État voyou. Cela s’inscrivait dans une stratégie plus large du gouvernement Bush visant à renforcer l’emprise américaine sur le Moyen-Orient.

Le contrôle de toute une région débordant de pétrole et de gaz reste essentiel pour l’impérialisme. Surtout dans un contexte où des pays émergents, comme la Chine, ont besoin d’énormes quantités de matières premières pour leur développement. Pour garantir ce contrôle, des régimes trop indépendants vis-à-vis de l’Occident, comme l’Irak et la Libye, ont été renversés par des interventions militaires. Des alliés loyaux comme l’Arabie saoudite et Israël reçoivent des milliards de dollars en armement, alors que leur concurrent iranien est menacé de sanctions et de guerre.

Le président syrien Bashar al-Assad avait certes conclu de nombreux accords économiques avec l’Occident. Mais la Syrie s’était également opposée à la guerre en Irak, soutenait activement des mouvements palestiniens et entretient une alliance avec l’Iran, l’un des rares autres pays de la région qui se positionnent de façon indépendante vis-à-vis de l’Occident.

Les gazoducs prévus dans la région jouent eux aussi un rôle. Si Washington, le Qatar ou l’Arabie saoudite reprennent le contrôle sur la Syrie, il leur serait plus facile d’exporter le gaz du golfe Persique en passant par cette même Syrie. Cela affaiblirait considérablement la position de la Russie, elle-même une importante exportatrice de gaz.

Le mécontentement comme opportunité de déstabilisation

L’intervention occidentale en Syrie a débuté il y a de nombreuses années. En décembre 2006, le Time Magazine américain met la main sur un document secret qui révèle que Bush sponsorise l’opposition syrienne – faible – et tente de l’unifier.4

Cette même année, afin de faciliter un « changement de régime », William Roebuck, le chargé d’affaires américain en Syrie, conseille à ses supérieurs un certain nombre de mesures.5 Les États-Unis doivent stimuler des conflits à l’intérieur même de la Syrie afin d’en arriver effectivement à ce « changement de régime ». Dans le jargon des experts, cela s’appelle une « guerre non conventionnelle ». En 2011, quand, dans plusieurs villes syriennes, des protestations éclatent contre le gouvernement syrien, ce dernier réagit par une répression violente. Les États du Golfe et l’Occident sautent sur l’occasion et instrumentalisent le mécontentement dans l’espoir de renverser le régime.

Un mail interne « fuité » de Stratfor, une entreprise américaine de renseignement, révélait jusqu’où allait déjà l’intervention étrangère au début 2012.6 Les forces spéciales de plusieurs pays (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Jordanie et Turquie) entraînaient alors sur place des groupes d’opposition. L’objectif affirmé est de faire s’écrouler l’armée et l’État syriens sous le poids d’attentats terroristes et d’assassinats ciblés. Des groupes rebelles sont inondés d’armes et d’argent. La plupart de ces armes finissent aux mains de djihadistes, remarque alors le New York Times.7

Tant que ces groupes s’en prennent avant tout au gouvernement syrien, on ne s’en soucie pas vraiment. Les rebelles prétendument modérés concluent ouvertement des accords avec Al Qaeda ou même, jusqu’en 2014, avec Daech (l’État islamique).8 D’autres groupes de rebelles sont accusés d’utiliser des gaz nocifs.9 Aucun gouvernement occidental n’y trouve vraiment à redire. La fin justifie les moyens. Et cette « fin » est claire : chasser Assad et reprendre la Syrie.

L’intervention russe modifie les rapports de force

Jusqu’en 2015, le scénario semble à peu près pouvoir fonctionner. Mais c’est alors que les choses changent. À la demande des rebelles syriens, Washington envisage d’instaurer une no-fly zone (une zone d’exclusion aérienne). Celle-ci mettrait l’aviation syrienne dans l’impossibilité d’effectuer des bombardements. C’est également ce qu’avait fait l’Occident en Libye, où une no-fly zone avait aidé les rebelles à chasser Kadhafi.

Or, après les récents changements de régime en Irak, en Ukraine et en Libye, la Russie s’en inquiète. Elle veut éviter que la Syrie, où elle a une base militaire, devienne désormais un protectorat de l’Occident. Si la Syrie emprunte cette voie, ce sera peut-être ensuite au tour de l’Iran. Option dont Trump parle de plus en plus ouvertement. Cela renforcerait énormément la position stratégique des États-Unis dans la région, au détriment, entre autres, de la Russie.

À la demande d’Assad, Moscou envoie des troupes et des avions de combat soutenir les troupes du gouvernement syrien. Systématiquement, ce dernier commence à regagner du terrain sur Daech, mais aussi sur d’autres rebelles armés ou groupes terroristes. L’armée syrienne reconquiert le contrôle d’importantes villes comme Homs, Hama et Alep. Les groupes de rebelles sponsorisés par l’Occident subissent de durs revers. Bon nombre d’entre eux s’effondrent. Le plan A des États-Unis – chasser Assad – semble s’éloigner.

Le plan B : la balkanisation ?

En sept années de guerre, les États-Unis ne sont pas parvenus à mettre sur pied une armée terrestre un tant soit peu crédible en Syrie. L’invasion directe était trop sensible après le fiasco irakien, et les coalitions rebelles pro-occidentales, comme l’Armée syrienne libre, se sont écroulées suite à des tensions internes. En 2015, les États-Unis approchent les combattants kurdes dans le nord de la Syrie. Les dites Unités de protection populaire (YPG) se sont avérées des plus efficaces dans la lutte contre Daech. Elles se battent afin d’obtenir la plus grande autonomie possible pour la population kurde en Syrie. Raison pour laquelle elles sont sceptiques à l’égard du gouvernement syrien.

Les États-Unis décident de soutenir les YPG. À la demande des Américains, les YPG constituent une « coalition » : les Forces démocratiques syriennes.10 Aujourd’hui, elles contrôlent environ un quart du pays. Provisoirement, les Américains maintiennent quelque 2000 hommes dans la région, dans l’intention d’entraîner les 30 000 combattants qui la contrôlent. C’est ainsi que les Américains considèrent un plan B : une balkanisation de la Syrie. Autrement dit : si un changement de régime n’est pas actuellement possible dans toute la Syrie, il s’agit de soustraire au moins certaines parties du pays au contrôle d’Assad.

Mais ce plan B n’est pas sans problèmes non plus. La situation au Nord de la Syrie est très complexe, pour les États-Unis. Leur alliée au sein de l’Otan, la Turquie, s’oppose au soutien américain aux YPG, et est intervenue militairement contre les groupes kurdes. La Turquie considère les YPG comme une organisation terroriste.11

Les combattants kurdes espèrent donc du soutien de la part des États-Unis contre la Turquie, mais ce soutien reste très limité. C’est en partie pour cela que les combattants kurdes négocient également avec la Russie et le gouvernement syrien. La Russie et l’armée syrienne tentent de replacer le plus de territoire possible sous l’autorité de Damas. Ils sont prêts à protéger les groupes kurdes, pour autant que ces derniers acceptent l’autorité de Damas. Autrement, ils peuvent aussi conclure un accord avec la Turquie.

Les États-Unis jouent donc serré. Donner trop de soutien aux milices kurdes peut engendrer une alliance temporaire entre la Russie, l’Iran et la Turquie, limitant l’influence américaine. Laisser tomber ces groupes kurdes, par contre, et laisser faire la Turquie, pourrait signifier pour les Américains la perte de leur influence directe en Syrie. Les YPG iront alors de nouveau frapper à la porte du gouvernement syrien afin de bénéficier de protection contre la Turquie. 

Une situation délicate pour les États-Unis

Trois événements récents illustrent bien à quel point la position des États-Unis se complique progressivement.

1) Le 27 mars, la Turquie reprenait la ville syrienne d’Afrin aux combattants kurdes. Bien que les États-Unis collaborent avec les rebelles kurdes et qu’ils n’aient pas été contents du tout de l’initiative turque, Washington n’a pas levé un doigt, ménageant la Turquie, son alliée au sein de l’Otan. Washington perdait ainsi en partie la face, ce qui pourrait de nouveau rapprocher les groupes kurdes du gouvernement syrien.

2) Le 4 avril, la Turquie, la Russie et l’Iran se réunissaient pour un sommet à Ankara. Sans les États-Unis, les trois pays négociaient de l’avenir de la Syrie.

3) Et, la semaine dernière, l’armée syrienne reprenait Douma, un faubourg de Damas, au groupe rebelle l’Armée de l’Islam, soutenu par les alliés de l’Occident. Les temps ne sont donc pas très encourageants pour Washington.

La récente attaque américaine arrive dans un contexte où, à l’issue de sept années de guerre, Assad a repris le contrôle du plus gros morceau de la  Syrie « utile », et ce, avec le soutien de la Russie, du Hezbollah et de l’Iran. Washington et les rebelles soutenus par l’Occident perdent du terrain à vue d’œil.

Avec leurs attaques par missiles, les États-Unis entendaient donc lancer un message clair : « Nous n’allons pas renoncer. Discuter sans nous de l’avenir de la Syrie est inconcevable. » L’envoi de navires de guerre supplémentaires et de sous-marins vers la région est censé consolider ce message.

Le président français Emmanuel Macron veut absolument aussi être de la partie. L’an dernier, il avait déclaré qu’il ne fallait plus que Russie, Iran et Turquie soient maîtres du jeu pour l’avenir de la Syrie.12 Plus tard, selon la Turquie, il demandait – en vain – une invitation au sommet entre l’Iran, la Russie et la Turquie à Ankara.13 Après les bombardements, Macron se vantait de ce que la France avait dressé l’une contre l’autre la Turquie et la Russie. La diplomatie russe a compris le message et répondu de façon particulièrement dure. Deux diplomates russes laissaient même entrevoir que la Russie pourrait très bien toucher des cibles américaines.

C’est sans doute en partie pour cette raison que l’ampleur de l’attaque a été limitée, mais la menace d’escalade reste présente. Certains veulent que l’Occident soit plus agressif à l’égard d’Assad et de la Russie. Israël insiste en ce sens. Nous sommes « locked and loaded » (prêts à dégainer), a menacé l’ambassadrice des États-Unis au Conseil de sécurité. La France et les États-Unis voudraient imposer des sanctions plus sévères à la Russie.

Quelle voie vers la paix ?

L’intervention occidentale en Syrie ne fait pas qu’accroître les tensions avec la Russie. Elle n’offre pas non plus d’espoir au peuple syrien. L’Irak, la Libye et l’Afghanistan l’illustrent bien. Ces pays ont été anéantis et abandonnés à une violence sectaire. Ils sont devenus des sources de terrorisme et des berceaux de Daech. Les bombes occidentales ne sont pas la solution, mais une partie du problème. Cela doit cesser.

Que faut-il, alors ? Des études récentes montrent que les guerres civiles au cours desquelles des groupes rebelles sont soutenus par des partenaires étrangers non seulement durent plus longtemps, mais sont également bien plus sanglantes.14 Qui plus est, le soutien extérieur aux groupes rebelles rend également plus difficiles des solutions négociées au niveau local.15  
Des accords de paix et négociations au niveau local montrent que, dans de bonnes conditions, des accords entre divers acteurs syriens sont également possibles. Tout soutien matériel et financier des partenaires de l’Otan à des rebelles violents doit donc cesser. Cela peut également éviter que de nouvelles armes européennes n’arrivent aux mains des djihadistes. Et, ainsi, des accords et négociations au niveau local pourront faire en sorte que la Syrie redevienne un État souverain dans lequel la population pourra enfin espérer avoir son mot à dire. Un tel changement de politique étrangère requerra clairement une pression d’en bas sur nos gouvernements.

1. https://www.reuters.com/article/us-iraq-deaths-survey/iraq-conflict-has-killed-a-million-iraqis-survey-idUSL3048857920080130
2. https://www.nouvelobs.com/monde/20090731.OBS6051/israel-reconnait-avoir-utilise-du-phosphore-blanc-a-gaza.html
3. https://www.washingtonpost.com/news/checkpoint/wp/2016/09/19/saudi-arabia-appears-to-be-using-u-s-supplied-white-phosphorus-in-its-war-in-yemen/?noredirect=on&utm_term=.85b9fd2cfbec
4. http://content.time.com/time/world/article/0,8599,1571751,00.html
5. https://wikileaks.org/plusd/cables/06DAMASCUS5399_a.html
6. https://wikileaks.org/gifiles/docs/16/1671459_insight-military-intervention-in-syria-post-withdrawal.html
7. https://www.nytimes.com/2012/10/15/world/middleeast/jihadists-receiving-most-arms-sent-to-syrian-rebels.html
8. https://english.alarabiya.net/en/News/middle-east/2014/09/13/ISIS-signs-non-aggression-pact-with-Syrian-group.html
9. https://www.express.co.uk/news/world/944900/Syria-Assad-chemical-attack-Douma-Jaish-al-Islam-Kurds-YPG-Kurdistan ; https://www.washingtontimes.com/news/2013/may/6/syrian-rebels-used-sarin-nerve-gas-not-assads-regi/
10. http://aspensecurityforum.org/wp-content/uploads/2017/07/SOCOM_Policing-the-World.pdf
11. https://www.csmonitor.com/World/Middle-East/2018/0122/Syria-Can-Trump-s-anti-Iran-strategy-survive-hostilities-with-Turkey
12. http://plus.lesoir.be/151308/article/2018-04-15/syrie-discuter-avec-la-russie-mais-quelles-conditions
13. http://www.trt.net.tr/francais/turquie/2018/04/16/macron-dit-avoir-separe-ankara-et-moscou-nos-relations-sont-trop-fortes-pour-cela-repond-ankara-952632
14. https://www.economics.uci.edu/research/wp/1617/16-17-05.pdf ; https://www.peacepalacelibrary.nl/ebooks/files/373430892.pdf ;
15. http://www.kathleengallaghercunningham.com/uploads/4/5/5/8/45589607/jcr_finalversion_wnames.pdf

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Commentaires

ne pas oublier que les usa ont employés des armes chimiques par centaines de tonnes au Vietnam l agent orange il n y a eu aucune réaction des autres pays ni de l onu pour moi les usa sont le pays le plus dangereux pour la civilisation ce pays a un vrai parti nazi a le kkk le racisme pendant les guerres 40/45 et Vietnam et Irak c est surtout les afroaméricains qui étaient bons pour la boucherie. A ce moment aucune preuve que les armes chimiques si il y en a ont été employés par Bachar c est peut être comme pour l Irak un mensonge de plus des usa
Vous ecrivez que "En 2011, quand, dans plusieurs villes syriennes, des protestations éclatent contre le gouvernement syrien, ce dernier réagit par une répression violente." Vous pouvez presenter des faits? Je pense que ca s'est passe comme en Ukraine. Des fauteurs de troubles ont demarre les violences, pas la police ou l'arme. j'aimerais connaitre les sources et sur quoi elles se basent. Les rapports de la CIA sont sans valeur.