Qu’est-ce que le « Trumpisme » ?

Tromperies et fausses promesses aux électeurs n’ont rien de neuf en politique. Mais Donald Trump va bien plus loin. Les mensonges sont devenus le nouveau standard. Il surfe sur une vague de campagnes de haine sur les réseaux sociaux, alimentées et attisées par l’extrême droite : l’« alt-right ». Médias et scientifiques sont intimidés ou bâillonnés. Et le nouveau et dangereux cocktail du « trumpisme » essaime parmi les dirigeants politiques d’ultra-droite.

« Alt-right » : du vieux vin aigre sous une nouvelle étiquette

Lorsque Donald Trump s’est porté candidat en 2015 à la primaire républicaine, c’est à peine si les médias traditionnels l’ont pris au sérieux. Mais, sur internet, Trump a immédiatement été soutenu par quelques obscurs sites d’infos, comme le très controversé groupe de médias Breitbart News. Son propriétaire, Steve Bannon, a mis ses sites internet et radios à la disposition de Trump, dont il est ensuite devenu chef de campagne. 

Breitbart News est la vitrine d’un mouvement qui s’est baptisé « alt-right » (droite alternative). Les activistes internet de l’alt-right estiment que le discours, pourtant très conservateur, du parti républicain n’est pas encore assez à droite. Ils diffusent des articles et images provocateurs depuis des plateformes online comme Reddit et 4chan et sur leurs propres sites internet comme InfoWars ou TheRightStuff. Il y a par exemple le personnage de Pepe la grenouille qui aligne les réflexions racistes. Ou les vidéos du provocateur Milo Yiannopoulos qui attaque des principes comme l’égalité, la justice sociale, le féminisme et même le consentement mutuel dans les relations sexuelles sous couvert de lutter contre le « politiquement correct ».

L’Alt-right tente de se présenter comme un phénomène nouveau, une sorte de rébellion spontanée contre « l’establishment libéral ». Le terme alt-right a été créé par Richard Spencer, un militant raciste, suprémaciste blanc, qui propage l’idée que les Blancs sont supérieurs et ont droit à un pays sans personnes d’une autre culture ou couleur de peau. Spencer cite régulièrement la propagande nazie et, avec plusieurs de ses partisans, il a fêté la victoire de Trump en criant « Heil Trump ! » et en faisant le salut nazi. 

Les États-Unis ont une longue et triste tradition d’extrême droite, depuis le Ku Klux Klan, groupe raciste semant la terreur fondé après la guerre civile au 19e siècle, à l’ultraréactionnaire mouvement Tea Party, né après la crise bancaire de 2008. L’Alt-right en est une prolongation. Ce qui est nouveau, c’est que leur champion, le milliardaire xénophobe et sexiste Donald Trump, a réussi à accéder à la présidence. Les obscures intrigues de l’alt-right sont ainsi devenues le centre de l’attention.

L’aide cachée du milliardaire Robert Mercer

Le grand argent a toujours influencé les élections américaines, mais, suite à un jugement de la Cour suprême en 2010 en faveur du groupe de lobbying  conservateur Citizens United, il n’y a quasiment plus aucune limite. Les riches investisseurs peuvent ainsi donner de l’argent sans entraves à des campagnes politiques via les « Super PAC » (Political Action Committees), des organisations qui peuvent récolter et dépenser un montant illimité pour soutenir un candidat.

Durant les élections, le milliardaire Trump s’est vanté qu’il payait lui-même toute sa campagne, mais il a cependant bel bien été aidé par un des grands investisseurs des Super PAC : le milliardaire d’ultra-droite Robert Mercer. Mercer est le CEO de Renaissance Technologies, un des plus prospères fonds d’investissements des États-Unis, qui utilise les technologies informatiques de pointe pour spéculer en bourse. Mercer est un homme réservé qui ne donne jamais d’interviews mais, en coulisses, il utilise ses millions gagnés en bourse pour influencer la vie politique à Washington.

En 2011, Robert Mercer a conclu un deal avec Bannon pour investir 10 millions de dollars dans Breitbart News. Peu après, Bannon a été présenté à Donald Trump par le président du groupe de lobbying Citizens United, dont Mercer est un des donateurs. C’est ainsi qu’est né le triangle Trump-Bannon-Mercer. Bannon, l’idéologue qui tente de toucher les gens par ses films, radios et sites, a vu en Trump un leader charismatique qui a du talent pour manœuvrer un public. Et Mercer a mis à disposition son argent, ses connections et la technologie. Au cours de l’élection présidentielle, Trump a fait appel à l’entreprise Cambridge Analytica, dont Mercer est le plus grand investisseur et au conseil d’administration de laquelle siège Bannon. Cambridge Analytica est une entreprise de communication stratégique basée sur l’analyse de données qui affirme posséder des données de marketing et de profil psychologique sur 230 millions de citoyens américains.1 L’entreprise a reçu pour mission de générer sur base de celles-ci divers publicités online individualisées qui séduisent des publics diversifiés. De cette manière, l’équipe de campagne de Trump a diffusé des dizaines de milliers de publicités différentes par jour, seulement visibles par les profils pour lesquels elles étaient conçues. C’est pourquoi le Pr Jonathan Albight de l’université d’Elon en Caroline du Nord qualifie Cambridge Analytica de « machine de propagande » derrière Donald Trump.2 

Hippies pervers 

S’il y a une personne qui a de l’influence sur la pensée et les actes de Trump, c’est bien Bannon. Il a été son chef de campagne et, après les élections, Trump l’a nommé conseiller spécial. Il a même aussi pu siéger jusque début avril au Conseil national de sécurité. L’ancien CEO de Breitbart News a commencé sa carrière comme banquier chez Goldman Sachs, pour ensuite réaliser des documentaires politiques conservateurs. Ceux-ci alignent les mensonges et les fantasmes et jouent sur le sentiment viscéral de l’Américain moyen, montrant une image du monde violente et perturbée.

Dans son documentaire Generation Zero (2010), Bannon prétend que le capitalisme a bien marché dans les années 1950, lorsque les traditions chrétiennes et le sens du devoir patriotique faisaient en sorte que les entrepreneurs agissaient de manière prudente et responsable, que les hommes travaillaient dur pour leur famille et que les femmes se cantonnaient à leur progéniture et au ménage. Sous la pression de la contreculture des années 1960 qui a contesté les normes et valeurs religieuses traditionnelles, cet ordre aurait été bouleversé. Bannon fabule sur les vieux hippies qui auraient pris le contrôle de l’économie dans les années 1990, sans plus aucun code éthique contrairement à la génération précédente. Ce serait leur attitude irresponsable qui aurait causé la crise des crédits. 

Le choc des civilisations

Bannon conclut qu’il faut en finir avec les idées progressistes des années 1960 comme l’émancipation, la démocratie et la liberté de conscience. En lieu et place, c’est une morale chrétienne stricte et conservatrice qui doit devenir la norme. En plus, selon Bannon, il faut une grande guerre pour réveiller le sens du devoir nationaliste. Le premier ennemi est pour lui « l’islam » (non seulement les pays du Moyen-Orient mais aussi les musulmans aux États-Unis), parce que cette religion évincerait le christianisme. Bannon reprend la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington pour qui, après la Guerre froide, la nouvelle grande ligne de rupture dans le monde n’est plus entre la gauche et la droite ou entre le travail et le capital, mais entre la culture occidentale et les cultures orientales. Le langage agressif et les préparatifs de guerre qui visent la Chine entrent aussi dans le cadre de ce choc des civilisations.

La vérité selon Donald Trump

« On ne peut pas changer la science, mais on peut la nier ou lui imposer le silence. Sur ce plan, l’équipe de Trump a fait un travail rapide et inquiétant », a écrit Time Magazine alors que Trump était président depuis à peine cinq jours. Il a tout de suite été évident que Trump menait une « guerre contre la science ». Le premier jour de sa présidence, il a immédiatement fait supprimer toutes les références au changement climatique des sites internet de la Maison blanche. Et il a été signifié à l’Agence pour la Protection de l’environment (EPA) qu’elle ne pourrait dorénavant plus publier d’études sans relecture et approbation préalables de la Maison blanche. 

Puis, il y a eu les déclarations gênantes sur l’ampleur de la foule présente à la cérémonie d’investiture de Trump. Sur les photos, il était nettement visible qu’il y avait beaucoup moins de monde que pour Obama en 2008. Mais le porte-parole de Trump Sean Spicer a affirmé avec force que « ce fut la plus grande foule jamais vue lors d’une investiture, point barre ». Lorsque la conseillère de Trump Kellyanne Conway a été confrontée à ces mensonges sur CNN, elle a déclaré que Spicer n’avait pas du tout menti, qu’il avait seulement énoncé des « faits alternatifs ».

Trump et son gouvernement ne se gênent pas pour ignorer les faits et les données scientifiques qui ne vont pas dans le sens de leurs intérêts et de leur programme. Les journalistes qui posent des questions critiques ne sont plus invités aux conférences de presse et sont insultés sur les réseaux sociaux. À l’ère de ce que on appelle la « post-vérité », où les citoyens sont bombardés de tous côtés d’informations contradictoires, Trump a décidé que c’était la science qui devait l’écouter et non l’inverse. 

Le budget qu’il a présenté en mars montre clairement qu’il est déterminé à réduire les scientifiques du climat au silence. L’EPA perd d’un seul coup un tiers de ses moyens de fonctionnement et doit arrêter sa recherche sur le climat, tout comme la Nasa et le ministère de l’Énergie. Le financement de la recherche internationale sur le climat dans le cadre des Nations unies est également supprimé. Trump a un jour twitté que le changement climatique était une invention « des et pour les Chinois » et il est bien décidé à supprimer toutes les règles environnementales qui contrecarrent le profit des entreprises américaines. Le fait que le réchauffement climatique va changer radicalement tous les phénomènes météorologiques dans le monde ne concorde pas avec ses visées. Donc, ce fait doit être passé sous silence ...

Le trumpisme en Europe

Le mélange de démagogie, de xénophobie, d’agitation « politiquement incorrecte » sur les réseaux sociaux et de jonglerie avec des « faits alternatifs » s’est avéré payant dans l’accession de Trump à la présidence des États-Unis. Mais en Europe aussi, plusieurs politiciens se servent de ce dangereux cocktail. De Geert Wilders aux Pays-Bas à Viktor Orbán en Hongrie et à l’AFD en Allemagne, dans presque tous les pays européens, les politiciens d’extrême droite endossent un manteau anti-establishment dans le but de récupérer le mécontentement causé par la crise bancaire, le modèle de concurrence européen et la politique d’austérité au profit de leur agenda nationaliste. 

La campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, ardemment alimentée par l’UKIP d’extrême droite, a travaillé avec la même entreprise de communication ciblée, Cambridge Analytica, qui a été le moteur de la machine de propagande de Trump. La démagogie sociale du camp Brexit montre également des similitudes avec la campagne de Trump, comme la fausse promesse d’améliorer le système de santé. 

En France, Marine Le Pen a elle aussi tiré des leçons de la victoire de Trump. Dans le Nord industriel, sa propagande met l’accent sur le retour des emplois et elle tente de parler la langue des ouvriers, dans le Sud, elle se focalise sur la migration et s’adresse plus à la classe moyenne.

1 theguardian.com, «Data firm in talks for role in White House messaging – and Trump business», 23 novembre 2016 • 2 newyorker.com, «The Reclusive Hedge-Fund Tycoon Behind the Trump Presidency», 27 mars 2017

Les trolls de l’« alt-right »

Le chercheur belge Ico Maly a étudié la manière dont les médias alt-right ont pu, en partant de presque rien, exercer leur influence sur l’élection présidentielle. « Les réseaux sociaux sont aujourd’hui les plus grands rédacteurs d’infos au monde. 44 % des Américains s’informent aujourd’hui via Facebook (…). Les postes récoltant beaucoup de «likes» sont encore plus «likés» et partagés. Breitbart a très bien compris cela. Le style et le format de Breitbart est centré sur la «viralité». Des titres suscitant la controverse, des articles courts et une ligne politique claire ont pour effet que les postes sont instantanément repris et diffusés par la base des supporters. Les articles sont facilement partagés plusieurs centaines de fois et «liké» des milliers de fois. La caisse de résonnance est en permanence alimentée. Le résultat ? 3 192 666 personnes «aiment» le site sur Facebook et le site web a, selon ses propres dires, 45 millions de visiteurs mensuels (…). Twitter, Facebook et YouTube sont les canaux médiatiques préférés de Trump. Comme ces médias numériques de la nouvelle droite, il lance tous les jours un tir nourri sur les «escroqueries» et les «mensonges» des médias dominants. Il a créé sa propre bulle, une réalité taillée à sa mesure et à celle de ses partisans. Il a fait un usage très productif des nouveaux algorithmes qui pousse les vidéos de Facebook Live, des clickfarms (où des gens sont payés pour «cliquer», NdlR) et de la gigantesque horde de trolls Alt-Right pour booster ses postes. »1

1 diggitmagazine.com, «Nieuw Rechts gaat viraal: over extreemrechtse clickbait, echokamers en sociale media», 23 février 2017

Dieu dans l’enseignement

La milliardaire très croyante qui a été nommée ministre de l’Enseignement, Betsy DeVos, est connue pour être une fervente supporter des écoles privées et de l’éducation religieuse. Elle a un jour déclaré que le but d’une réforme de l’enseignement devrait être de « construire le royaume de Dieu sur terre ». Des coupes budgétaires ont également été annoncées dans son département, alors que l’enseignement public américain est gravement sous-financé depuis des années. En conséquence, l’enseignement aux États-Unis, le pays le plus riche du monde, n’arrive qu’à la 17e place dans le classement de l’OCDE. Dans les branches scientifiques, les États-Unis ne sont même qu’à la 20e place. Les enfants de parents bien nantis peuvent s’en tirer bien mieux en fréquentant une très chère école privée. Là, il n’existe toutefois aucun contrôle sur le contenu des cours. Actuellement, seuls 51 % des jeunes Américains admettent la théorie de l’évolution, soit le chiffre le plus bas du monde industrialisé. Et il se semble pas du tout que DeVos ait l’intention d’y remédier.

Article publié dans le mensuel Solidaire de mai 2017Abonnement.

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