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Pourquoi cette attaque soudaine de la N-VA contre Unia ?

auteur: 

Ivo Flachet

La N-VA a pas mal de casseroles qui s’accumulent, ces derniers temps. Le parti nationaliste ne diffère pas des autres partis traditionnels. Au lieu de s’occuper des vrais problèmes des citoyens, le parti de droite tente d’orienter les tirs sur tout autre chose que sa propre incompétence, sur Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances, par exemple.

Ça a dû être chahuté ces dernières semaines, au quartier général de la N-VA. Le président de la Chambre, candidat-bourgmestre à Gand, est tombé de son piédestal. Lui aussi est un cumulard et, en quelques jours, il a donc perdu sa crédibilité. Les Gantois l’ont conspué. En un rien de temps, la N-VA a montré qu’elle était, elle aussi, un parti traditionnel. Avec ses politiciens somptueusement rémunérés et des sièges dans toutes sortes d’intercommunales, elle est toute aussi rapace que les autres.

Pour éteindre l’incendie, la secrétaire d’État Elke Sleurs est devenue tête de liste à Gand pour les élections communales de 2018. Ses compétences dans la lutte contre la pauvreté et l’égalité des chances sont allées à Zuhal Demir. Qui s’est empressée d’attaquer Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances…

Au même moment, on apprenait que, durant l’année écoulée, en Belgique, 143 287 personnes avaient fait appel aux banques alimentaires. La toute nouvelle secrétaire d’État à la Lutte contre la pauvreté ne l’a d’ailleurs pas contesté. 2016 a été une année record : 4 700 personnes de plus que l’année précédente sont allées chercher des colis de vivres.

La N-VA avait besoin d’une manœuvre de diversion et elle l’a trouvée dans l’attaque contre le Centre interfédéral pour l’égalité des chances. Loin des critiques contre sa cupidité, loin des chiffres sur l’augmentation de la pauvreté, loin des mesures d’austérité annoncées dans la sécurité sociale et des prix accrus des médicaments.

Qu’est-ce qu’Unia ?

Unia est une institution publique indépendante qui combat la discrimination et favorise l’égalité des chances. Le centre veut que tout le monde (quel que soit son origine, son âge, son handicap, ses orientations sexuelles, sa religion ou sa philosophie...) puisse participer à tous les domaines sociaux (marché de l’emploi, logement, enseignement, bien-être, loisirs, culture et citoyenneté...), sans discrimination ni exclusion. Au cœur de son fonctionnement, il y a un service qui traite les cas de discrimination.

N’est-il pas surprenant que l’attaque émane précisément de la secrétaire d’État à l’Égalité des chances et aux personnes handicapées ?

Une lutte contre toutes les formes de discrimination

Tout comme le Vlaams Belang depuis des décennies, la N-VA prône la suppression du centre interfédéral. « Unia ne défend que des personnes issues de l’immigration », prétend-elle. Pourtant, d’une enquête d’Unia sur la discrimination au travail et dans l’enseignement, il s’avère qu’il n’y a jamais eu autant de plaintes contre la discrimination en raison de l’âge (surtout sur les lieux de travail), d’un handicap et des orientations sexuelles qu’en 2016. Même si la discrimination pour « critères raciaux » est la plus récurrente.

Quand on a appris que les allégations de Madame Demir étaient fausses, elle a affirmé qu’Unia n’avait révélé son enquête qu’après qu’elle se fut exprimée. Pourtant, l’enquête avait bel et bien été publiée dans les journaux plusieurs jours auparavant. Il est donc erroné de prétendre qu’Unia ne prend la défense que des personnes issues de l’immigration.

Enquête sur les discriminations

Unia ne décide d’ailleurs d’aucune hiérarchie entre les discriminations qu’il vise en tout premier lieu. Ce sont les victimes qui en décident, via le formulaire de plainte. La discrimination liée à des « critères raciaux » (nationalité, couleur de peau, ascendance et origine nationale ou ethnique) est en fait la plus récurrente ; aussi l’attention consacrée par Unia à la lutte contre la discrimination raciale se justifie-t-elle amplement. 

L’enquête le montre : les chances d’obtention d’un emploi sont moindres lorsqu’on s’appelle Mohammed et non Jean, même si tous deux ont le même profil et donnent les mêmes réponses aux tests d’embauche. 

En 2011, Solidaire publiait une liste de plusieurs dizaines d’entreprises qui avaient demandé à l’agence d’intérim Adecco de ne pas engager de travailleurs immigrés pour elles : la fameuse liste « Blanc Bleu Belge ». Sur cette liste figuraient des noms connus comme Electrabel, C&A et Delhaize. Une grave discrimination qui, par conséquent, a été condamnée par les tribunaux.

Dans l’enseignement aussi, il y a discrimination. 30 % des jeunes issus de l’immigration quittent l’école sans diplôme ou certificat, contre 13 % des autres jeunes. Chez les filles issues de l’immigration, le chiffre est de 25 %, contre 7 % chez les autres. Chez les jeunes d’origine turque ou marocaine, les chiffres sont encore plus élevés : 40 % environ.

Pour la N-VA, le racisme est de la faute des victimes

C’est cette réalité du racisme qui est systématiquement minimisée par la N-VA. Ainsi, Bart De Wever, président de la N-VA et bourgmestre d’Anvers, a déclaré que le racisme était « relatif » et qu’il était « une conséquence et non une cause des problèmes de notre société ». Et de stigmatiser les « Berbères marocains » en disant qu’ils développaient « trop peu une attitude positive pour suivre une formation et de chercher du travail ». La N-VA fait comme si le racisme était imputable à ses victimes mêmes.

Le même raisonnement est utilisé avec le chômage. Au lieu d’aborder le combat contre les causes du chômage, la N-VA mène une lutte contre les chômeurs. Madame Demir disait à ce propos : « Via des réformes spéciales, nous devons inciter les chômeurs à chercher un emploi. S’ils constatent qu’ils ne peuvent plus payer leurs factures, ils montreront plus de zèle. C’est par conséquent une excellente idée que de limiter les allocations de chômage dans le temps. »

L’existence de discriminations structurelles dans la société est niée. Il n’y aurait pas un problème de racisme, mais un problème de manque d’intégration personnelle. La victime de discrimination se retrancherait derrière celle-ci pour se dérober à ses responsabilités, dit-on, du côté de la N-VA. Dans cette logique, la lutte contre le racisme devient absolument inutile. Et telle est l’intention sous-jacente, dans l’attaque contre Unia : limiter la lutte contre le racisme en s’en prenant aux instruments de cette lutte.

La N-VA vit de la polarisation de la société

La toute nouvelle secrétaire d’État Zuhal Demir a reproché à Unia « d’être un centre de polarisation surtout désireux de faire passer un message politique en matière d’intégration ». Ainsi donc, Unia aurait été obsédé par la lutte contre la fête de Saint-Nicolas (et la polémique autour du Père Fouettard). Plus tard, la secrétaire d’État a bien dû admettre que, depuis 2014, Unia n’avait plus rien dit à ce propos. 

En fait, c’est précisément le contraire de ce que prétendait Madame Demir : c’est précisément la N-VA qui est la championne de la polarisation, de la volonté de dresser un groupe contre l’autre. Ne pensons qu’au discours de Theo Francken (secrétaire d’État à l’Asile) sur les échoppes de Noël prétendument supprimées. Ne pensons qu’aux propos du ministre de l’Intérieur Jan Jambon sur les « musulmans qui dansaient » après les attentats de Bruxelles. Ces allégations étaient fausses et choquantes et elles ont stigmatisé tout un groupe de population.

La N-VA veut de plus en plus polariser la société au lieu de mener une politique censée stimuler les rencontres entre personnes issues de communautés différentes.

« Au fond de la mine, tout le monde est noir »

Alors que le gouffre entre les citoyens et les politiciens des partis traditionnels ne cesse de grandir, la N-VA cherche des manœuvres de diversion. Elle dresse les gens les uns contre les autres. Elle les incite à penser et agir en termes « nous/eux ». La méthode a fait ses preuves en tant qu’instrument politique du « diviser pour régner » et la N-VA ne s’en prive pas. Elle dresse ceux qui ont peur de tout perdre contre ceux qui n’ont rien. Au lieu de s’en prendre aux véritables responsables de l’injustice, elle préfère s’en prendre aux gens d’en bas.

Les retombées néfastes sont énormes. On l’a encore bien vu au début janvier, après la mort de Kerim, un Belge d’origine turque, dans une boîte de nuit d’Istanbul. Après sa mort, une marée de réactions racistes a submergé les médias sociaux. Ce déferlement de méchanceté et de racisme a certes été déploré par la N-VA, mais sans qu’il y ait la moindre intervention contre ces débordements, y compris dans ses propres rangs.

Pour pouvoir aborder la lutte contre la politique antisociale du gouvernement, la division est exclue. En incitant la population à piétiner ceux qui sont tout au bas de l’échelle, la N-VA protège l’élite tout au-dessus, sans jamais remettre le moins du monde son pouvoir en question. Face à cela, l’unité est nécessaire. « Au fond de la mine, tout le monde est noir. » Zuhal Demir devrait le savoir, elle qui est fille de mineur.

 

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