Photo Mathias Eicke (ECHO/Flicker)

Myanmar : qui tire profit de la souffrance des Rohingyas ?

Depuis deux semaines, la violence fait à nouveau rage dans l’État de Rakhine au Myanmar (anciennement Birmanie). Traités depuis toujours en citoyens de seconde zone, les Rohingyas fuient massivement les viols et les massacres qui les ciblent tout particulièrement. Pour sortir de la crise, il faut que l’ONU puisse déployer tous ses moyens pour prendre en charge dignement les réfugiés. À plus long terme, le dialogue et la fin des discriminations à l’encontre des Rohingyas sont nécessaires pour établir la paix.

Selon l’ONU, entre 400 et 1 000 personnes seraient mortes, et plus de 290 000 auraient pris la route de l’exil pour fuir les exactions et sauver leur peau. Sur le terrain, c’est l’horreur. Des femmes sont violées, des civils sont massacrés. Des maisons sont brûlées pour que ceux qui fuient ne reviennent pas. Pour compliquer le tout, le Bangladesh voisin ferme sa frontière pour ne pas devoir accueillir l’afflux des réfugiés. Certains Rohingyas se sont noyés en tentant de traverser la rivière faisant office de frontière.

La majorité des décès de ces derniers jours est constituée de musulmans de la minorité Rohingya. Ils représentent 5 % de la population de Myanmar, très majoritairement constituée de bouddhistes. Les Rohingyas sont victimes de la répression de l’armée mais aussi de groupes bouddhistes extrémistes qui prétendent que les Rohingyas sont des étrangers et qu’ils doivent quitter le pays. Certains moines bouddhistes ont même appelé à un « nettoyage ethnique ».

Déjà durant la colonisation, les Anglais avaient attisé les conflits inter-religieux entre musulmans et bouddhistes : diviser pour mieux régner, on connaît la chanson. Mais ces divisions ont persisté jusqu’à aujourd’hui et la minorité musulmane rohingya reste victime de toutes sortes de discriminations inacceptables : citoyenneté niée, entrave à la liberté de circulation, restrictions d’accès à l’éducation ou aux soins de santé… Les Rohingyas sont des citoyens de seconde zone dans leur propre pays.

L’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan

Les violences de ces dernières semaines ont éclaté le 25 août dernier. Ce jour-là des attaques coordonnées de commissariats et de postes frontières par un groupe rebelle récent qui se fait appeler L’Armée du Salut des Rohingyas de l’Arakan (ASRA) ont été lancées. Des policiers et des militaires y ont perdu la vie. Ce groupe, qui compterait environ un millier de combattants bien armés, revendique le fait de lutter contre la persécution des Rohingyas au Myanmar. Selon certaines sources, l’ASRA s’en serait pris également à des civils bouddhistes. Certains parmi eux ont d’ailleurs aussi fui la violence qui fait rage dans les campagnes pour se réfugier à Sittwe, la capitale de Rakhine. Les forces de l’ordre de Mynamar lancent, elles, des représailles contre l’ASRA qu’elles prétendent être un groupe terroriste. Des sources concordantes mentionnent que l’ASRA bénéficie de soutiens étrangers en provenance de groupes wahabbistes d’Arabie Saoudite et du Pakistan. Comme souvent dans ce genre de conflits, l’armée du Myanmar ne fait pas dans la dentelle et de nombreux civils sont victimes de cette répression.

Les tensions religieuses, seules clés de compréhension du conflit?

Une junte militaire a contrôlé le pays d’une main de fer pendant plus de 30 ans. C’est elle qui a décidé de tout, sans tolérer une seule voix discordante. Des groupes ethniques de différentes origines en ont fait les frais. En 1990, elle a annulé purement et simplement les élections qui avaient largement plébiscité la Ligue nationale pour la démocratie (LND). Elle a alors maintenu pendant de nombreuses années sa leader historique Aung San Suu Kyi en résidence surveillée.

Durant la présidence d’Obama, les puissances occidentales ont fait pression d’une part pour que les militaires permettent à Aung San Suu Kyi et à son parti de prendre part à la gestion (partielle) de l’État et, d’autre part, elles ont poussé à libéraliser l’économie du Myanmar. Le Myanmar s’était en effet maintenu plus ou moins en vase clos durant la dictature militaire, bien qu’il y ait eu quelques exceptions comme celles de Total ou Chevron qui exploitent le pétrole du pays depuis des années. Suite à ces pressions, les militaires au pouvoir ont fini par lâcher du lest. Le LND a gagné les élections et elle est devenue chef du gouvernement. Les militaires restent néanmoins très puissants. Ils conservent 25 % des sièges de députés et détiennent encore trois ministères clés : l’Intérieur, la Défense et les Frontières. Ces bouleversements ont engendré de grandes réformes, notamment une nouvelle loi sur les investissements extérieurs. Celle-ci a été votée en 2012. Elle a marqué un tournant radical dans l’économie du pays mais aussi, et ce n’est pas un hasard, dans le regain des violences dans le pays. Cette loi permet aux entreprises multinationales d’investir dans le pays bien plus facilement qu’auparavant. Elles peuvent entre autres acquérir d’immenses concessions minières ou de terres agricoles. Plus d’1 200 000 d’hectares1 ont ainsi été alloués récemment à l’agro-business dans l’État du Rakhine. Avec la complicité de fonctionnaires ou de militaires corrompus, des milliers de paysans, tant rohingyas que bouddhistes, se sont vus accaparer leurs petit lopin de terre. Beaucoup ont été poussés à l’exil et se sont retrouvés dans des camps de déplacés aux conditions de vies très précaires. Selon l’ONU, avant la vague de violence actuelle, on comptait depuis 2012 déjà 140 000 déplacés Rohingyas dans les pays voisins, et 120 000 qui s’entassaient dans des camps dans le Rakhine, victimes collatérales de « l’ouverture économique » décrétée récemment.

Des ressources convoitées

D’autre part, coincées entre les deux plus pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde, les ressources naturelles du Myanmar sont stratégiques. Elles suscitent la convoitise de ses voisins, mais pas seulement. En effet, le pays a de quoi faire saliver les grosses multinationales occidentales car il figure parmi les cinq plus grandes nations du monde en termes de réserves, prouvées, de gaz et de pétrole.2 Qui plus est, les puissances occidentales voient d’un mauvais œil les bonnes relations que le Myanmar entretient avec la Chine. Les États-Unis sont vexés qu’Aung San Suu Kyi ait décliné une visite diplomatique à Washington alors qu’elle s’est déjà rendue à deux reprises à Pékin pour renforcer les liens entre les deux pays. La Chine a d’ailleurs tout intérêt à être en bons termes avec le Myanmar car elle y investit des sommes considérables.

Après avoir construit un gazoduc à travers le pays en 2014, elle envisage de construire un port en eau profonde dans l’État de Rakhine, le Kyauk kyu port, pour une valeur de 7,3 milliards de dollars. Çà lui donnerait un accès privilégié vers l’Océan indien et lui permettrait de sortir de la stratégie d’enclavement que les États-Unis veulent lui imposer.

Les habitants du Rakhine se retrouvent pris bien malgré eux au carrefour d’importants intérêts géostratégiques qui les dépassent largement. Les petits paysans, tant rohingyas que bouddhistes, sont victimes des appétits voraces des grandes multinationales qui les poussent à quitter leurs terres. Il est dès lors légitime de se poser la question : qui tire profit des tensions inter-religieuses au Myanmar ?

Que faire pour stopper la crise ?

Il y a urgence. Le sort des dizaines de milliers de réfugiés qui fuient l’État de Rakhine exige une réponse rapide. Le PTB demande à ce que le gouvernement belge appuie les efforts des agences de l’ONU pour qu’elles puissent déployer tous leurs moyens pour prendre en charge dignement les réfugiés, au Myanmar comme au Bengladesh.

À plus long terme, le PTB souhaite que des mesures structurelles puissent être prises pour garantir la paix dans l’État de Rakhine. Il faut pour ce faire mettre fin à la discrimination structurelle à l’égard des Rohingyas. Et il faut œuvrer au dialogue et à la réconciliation des différentes communautés du pays. Kofi Annan, l’ancien secrétaire général de l’ONU, a remis le 23 août dernier, après une année de visites sur le terrain, des recommandations pour que les habitants de l’État de Rakhine puissent vivre en paix.3 Ces recommandations sont certainement un bon point de départ pour que les Birmans de toutes confessions puissent résoudre, entre eux, les conflits qui les divisent.

1. https://www.theguardian.com/global-development-professionals-network/2017/jan/04/is-rohingya-persecution-caused-by-business-interests-rather-than-religion • 2. http://www.middleeasteye.net/opinions/le-g-nocide-des-rohingya-au-nom-de-l-or-noir-une-complicit-de-l-occident-et-du-golfe • 3. http://www.kofiannanfoundation.org/mediation-and-crisis-resolution/rakhine-final-report/

 

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