Photo Solidaire, Vincent Vancauwenberghe

Mistral Gagnant, parce que les travailleurs sont le moteur de l’action

auteur: 

Alice Bernard

La tonnelle installée sur le trottoir d’en face peut être démontée. Le piquet de grève est levé. Après 50 jours de conflit, la lutte des travailleurs du Mistral, une institution d’aide aux personnes handicapées située en région liégeoise, a payé. Le délégué syndical licencié a été réintégré et la directrice a été priée de faire ses cartons. Retour sur cette lutte avec Sandra Delhaye, permanente syndicale du SETCa.

Ils ne pensaient pas devoir en arriver là. Mais depuis la nomination d’une nouvelle direction il y a dix-huit mois, les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader. Le licenciement abusif d’un éducateur, qui est aussi délégué syndical SETCa, a fait déborder le vase. Le 21 septembre, 90 % des travailleurs ont décidé de partir en grève. Quand on s’occupe de 30 adultes autistes, ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère.

Sandra Delhaye, permanente syndicale du SETCa. (Photo setca.org)

Quels ont été les atouts de votre victoire ?

Sandra Delhaye. La solidarité, qui est venue de partout. D’abord de l’équipe des travailleurs. Ils avaient un but commun : la réintégration du collègue abusivement licencié et un changement fondamental de la part du management. L’énorme majorité des travailleurs (éducateurs, personnel d’entretien, personnel de cuisine, chauffeurs, etc.) était présente au piquet. Même ceux qui étaient en congé sont venus. Chaque jour, on faisait le point tous ensemble sur les négociations et les initiatives à prendre. Un vrai travail collectif.

Puis nous avons eu le soutien des familles des résidents, qui sont venues nous rendre de nombreuses visites et ont interpellé le conseil d’administration. Les voisins ont mis leurs sanitaires à disposition du piquet et nous ont préparé quasi chaque jour du café. Les travailleurs d’autres institutions pour personnes handicapées et d’autres entreprises comme Prayon, Arcelor Mittal ou NRB sont venus régulièrement renforcer le piquet.

Ça n’a pas été facile tous les jours. La direction n’était pas du tout disposée à dialoguer. Nous avons alors interpellé toutes les institutions possibles et imaginables : le contrôle du bien-être, le fisc, la Région, la ministre wallonne de la Santé et de l’Action sociale Alda Greoli (cdH). Nous avons aussi pris contact avec les travailleurs des autres institutions où la directrice avait travaillé avant. Ils nous ont éclairés sur le passif qu’elle a accumulé dans ses fonctions précédentes.

Une fois que la grève a été lancée, nous avons réfléchi à toutes les façons de lui donner de l’écho. Facebook, communiqués de presse, etc. Nous avons mené une action commune de toutes les maisons d’éducation et d’hébergement, dont l’Elysée, de la région de Tournai, qui a aussi connu 22 jours de grève (et finalement une victoire) en octobre.

Puis il y a eu aussi les appels à la solidarité financière pour les grévistes, via le fonds de soutien.

Enfin, nous avons fait différentes propositions de conciliation, y compris de faire intervenir un médiateur extérieur et de mettre l’institution sous monitoring, alors que nous étions sûrs de notre bon droit, mais rien à faire. Heureusement, le conseil d’administration a fini par comprendre que le personnel était vraiment déterminé.

La grève, c’est le dernier recours, quand on a tout épuisé. Et quand on la lance, il faut être sûr que la grande majorité du personnel est derrière

Que sont devenus les résidents pendant ces presque deux mois ?

Sandra Delhaye. Nous avons tout fait pour qu’ils soient le moins possible perturbés par la situation. Nous avons organisé un service minimum amélioré : pour que les résidents puissent vivre autre chose que les tâches minimum de nursing (toilettes, habillement, repas,…) il y avait toujours deux éducateurs par foyer de vie, ce qui dépasse le minimum prévu dans la convention sectorielle. Et pour les repas, on a fait appel à un service traiteur.

C’est rare d’obtenir la réintégration d’un délégué syndical licencié…

Sandra Delhaye. Quand des travailleurs sont confrontés à une situation difficile, je conseille toujours d’en discuter d’abord en interne et de favoriser le dialogue. Si ça ne fonctionne pas, ils peuvent faire appel au soutien des organisations syndicales. La grève, c’est le dernier recours, quand on a tout épuisé. Et quand on la lance, il faut être sûr que la grande majorité du personnel est derrière. Car le moteur de l’action, ce sont les travailleurs, et personne d’autre. Les syndicats sont là juste pour encadrer. Il est important aussi de s’armer de patience, et d’enfoncer le clou petit à petit.

Le conflit du Mistral n’est-il pas symptomatique de la situation des autres institutions ?

Sandra Delhaye. La situation des maisons d’éducation et d’hébergement n’est pas facile. Il y a eu des modifications dans l’attribution des subsides, les gouvernements cherchent à faire des économies, alors il faut s’adapter pour se maintenir à flot. Les directions décident d’accueillir plus de résidents ou des personnes ayant un handicap plus lourd pour toucher plus de subsides. Et les conditions de travail sont de plus en plus pénibles pour le personnel qui lui n’augmente pas. Toutes les institutions sont touchées. Le taux d’absentéisme pour maladie est en hausse depuis deux ans, les travailleurs se sentent mal dans leur engagement professionnel.

Toute cette prise en charge des personnes handicapées, malades, accidentées de la vie devrait être publique. Mais l’État préfère laisser les choses aller à la dérive 

La création de maisons d’hébergement commerciales n’arrange rien…

Sandra Delhaye. Ces maisons poussent presque comme des champignons. Elles s’occupent de « l’humain » mais avec un but très lucratif. Elles accueillent essentiellement des personnes handicapées françaises, dont l’hébergement est financé par leur gouvernement de façon beaucoup plus avantageuse que les financements de notre pays. Ces sociétés, non subsidiées par la Région wallonne et son Agence pour une vie de qualité (AVIQ), ne doivent pas suivre les normes de personnel des institutions subsidiées. Les normes sont donc minimales, la charge de travail est lourde et la colère gronde. Mais cela rapporte aux propriétaires. D’un autre côté, des familles de nos régions angoissent de ne pas savoir si leurs enfants pourront être accueillis dignement. Les listes d’attente s’allongent pour les institutions subsidiées par l’AVIQ.

Toute cette prise en charge des personnes handicapées, malades, accidentées de la vie devrait être publique. Mais l’État préfère laisser les choses aller à la dérive pour ne pas devoir prendre ses responsabilités. Les maisons d’hébergement pour handicapés adultes sont particulièrement touchées. Elles doivent sans cesse faire appel aux dons privés, vendre des gaufres, organiser des tombolas… Ou organiser l’accueil des résidents de telle façon qu’il faut moins de personnel. C’est parfois complexe, les directions se retrouvent aussi démunies que les travailleurs face au manque de financement. Les maisons de repos pour personnes âgées sont moins touchées par ce problème, elles se commercialisent directement, rachetées par des chaînes internationales hôtelières. La sécurité sociale ne remplit plus son rôle. Depuis trente ans, les différents pouvoirs qui se sont succédé scandent le même slogan : « Faire plus avec moins d’argent. » Mais les besoins sont là : il faut plus de places d’hébergement, et plus de personnel, et donc un meilleur financement.

Maintenant que vous avez obtenu gain de cause, que va-t-il se passer au Mistral ?

Sandra Delhaye. Le conseil d’administration a promis de mettre en place une supervision collective, pour faire l’analyse des causes du conflit, revoir et améliorer le projet pédagogique, engager une nouvelle direction. Le personnel aura son mot à dire. Nous pensons que cette fois-ci le conseil d’administration tiendra compte de critères tels que les qualités relationnelles et humaines de la nouvelle direction.

Depuis 30 ans, les différents pouvoirs qui se sont succédé scandent le même slogan : « Faire plus avec moins d’argent » 

Que ressentez-vous après une telle victoire ?

Sandra Delhaye. Personnellement, ce conflit m’a reboostée dans mes valeurs et mes convictions. Nous avons construit un front commun soudé, développé une grande créativité dans l’action. Ça a été 50 jours d’implication permanente, je n’ai pas beaucoup vu mon petit garçon pendant tout ce temps, mais ça valait le coup. Une telle victoire ramène l’optimisme chez les travailleurs, les familles des résidents, les syndicalistes qui avaient tendance à se décourager. La solidarité existe toujours et permet aux travailleurs de gagner.

 

 

 

 

 

 

 

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