Photo Martijn Beekman / Wikimedia

Maggie De Block, au service de l’industrie pharmaceutique et non du patient

auteur: 

Sofie Merckx

Les mesures budgétaires 2018 dans le secteur des soins de santé viennent d’être annoncées. 187 millions seraient l’effort demandé au secteur pharmaceutique. Le patient devra débourser plus sur les médicaments s’il se voit prescrire par son médecin certains conditionnements et marques. Prenons à la loupe la politique des médicaments proposé par Madame De Block depuis 2015. Au lieu d’être étayée scientifiquement et accessible au patient, la politique des médicaments de Maggie De Block est surtout taillée à l’aune du profit de Big Pharma.

Stelvia a 12 ans et souffre d’anémie falciforme (drépanocytose). Cette maladie héréditaire la rend extrêmement sensible aux infections. Là où d’autres enfants viennent à bout eux-mêmes d’un refroidissement, Stelvia court le risque de se retrouver à l’hôpital avec une grave pneumonie. C’est la raison pour laquelle, quotidiennement, elle prend des antibiotiques et, depuis lors, elle n’a plus été hospitalisée. Depuis le 1er avril 2017, ce médicament indispensable pour elle a toutefois doublé de prix. Fin 2016, la ministre de la Santé publique, Maggie De Block, décidait de réduire le remboursement des antibiotiques. La conséquence pour Stelvia et sa famille est très concrète : à chaque début de mois, sa mère doit compter quand elle va pouvoir acheter une nouvelle boîte, car à la fin du mois, se retrouver à court du médicament veut généralement dire qu’elle va devoir reporter cet achat... et, dans ce cas, il pourrait très bien s’ensuivre de nouvelles infections graves.

La ministre De Block défend sa politique : « En demandant quelques euros de plus pour un médicament en surconsommation, nous pouvons rembourser le médicament contre l’hépatite C à des centaines de patients. » C’était également l’enjeu de son pacte de l’avenir avec l’industrie pharmaceutique qu’elle avait annoncé avec beaucoup de bravoure en 2015. En misant davantage sur les médicaments génériques et, partant, sur des prix plus bas, un accès plus rapide à de nouvelles thérapies serait possible pour les patients . Dans les faits, la ministre limite toutefois l’accès à quelques médicaments d’une nécessité vitale et elle octroie de la sorte une « licence de vol manifeste » à l’industrie pharmaceutique, qui va pouvoir piller littéralement la sécurité sociale.

Des arrangements secrets avec l’industrie pharmaceutique

Le remboursement du Sovaldi, le médicament dont on prétend qu’il peut guérir l’hépatite chronique C’est réglementé par l’article 81. Cet article permet de rendre disponibles de nouveaux médicaments dont l’efficacité est encore incertaine. Par un arrangement entre le cabinet de la ministre et l’industrie, un prix secret est alors fixé pour une certaine durée et le remboursement au patient est garanti. Pour le Sovaldi, il s’agit d’environ 45 000 euros pour un traitement de trois mois. Une grosse somme, donc : aussi n’est-il remboursé qu’à certains patients. Pourtant, l’industrie indienne des génériques produit le même médicament au prix de 300 euros et pour le traitement complet. C’est rendu possible par une licence contraignante : un pays oblige un producteur de faire produire également une version générique du médicament parce qu’autrement, le médicament essentiel compromettrait la solvabilité de l’assurance maladie. Toutefois, la ministre De Block préfère obliger des patients comme Stelvia à payer plus cher leur médicament indispensable et elle limite l’accès à des médicaments novateurs à certains groupes, de sorte que le géant pharmaceutique Gilead (qui produit le Sovaldi) puisse conserver ses marges bénéficiaires colossales.

Sovaldi n’est pas le seul médicament réglementé par l’article 81. Selon des calculs du mensuel Médor, on pourrait dépenser, entre 2015 et 2018, quelque 2,1 milliards d’euros dans ce genre de remboursements et, chaque année, ces montants augmentent . « Pourrait », car personne ne sait de quels montants précis il s’agit, en fait. Afin de ne pas affaiblir la position concurrentielle de l’industrie dans les pays voisins, ces accords sont en effet strictement secrets. En outre, il est tout sauf certain que ces médicaments aient vraiment une valeur ajoutée. Mais au moins 9 des 74 médicaments concernés actuellement par l’article 81 sont considérés par la très sérieuse revue médicale Prescrire comme « des exemples flagrants de médicaments qui sont plutôt dangereux qu’utiles ».

Les médicaments réglementés tombant sous l’article 81 ne sont toutefois pas les seuls concernés par les arrangements conclus par la ministre avec l’industrie pharmaceutique : dans l’accord estival du gouvernement, il est prévu de rendre gratuit le lancement d’une étude clinique afin de tester un nouveau médicament. Cela signifie que, chaque année, les caisses de l’État vont se priver de 2,7 millions d’euros en provenance du secteur. Ensuite, en novembre dernier, la ministre a désigné Bart Vermeulen comme chef de cabinet adjoint et responsable de la politique des médicaments. Vermeulen a été naguère économiste en chef chez pharma.be : le groupe de pression par excellence des entreprises pharmaceutiques en Belgique. Un hasard ? La politique du cabinet De Block laisse en tout cas présumer qu’il n’en est rien.

L’information scientifique indépendante en danger ?

Raf Mertens, directeur général du Centre fédéral d’expertise pour les soins de santé (KCE), ainsi que 75 professeurs d’université ont tiré récemment la sonnette d’alarme à propos de la fusion du KCE et du Conseil supérieur de la santé avec quelques autres institutions afin de constituer une grande « institution du savoir ». L’influence des lobbys de l’industrie et de la politique deviendrait incommensurablement plus grande et mettrait par conséquent en danger l’indépendance du travail d’étude. En juin 2016, le KCE publiait encore un rapport détaillé et quatre scénarios afin de rompre la spirale des prix sans cesse croissants des nouveaux médicaments. Les chercheurs critiquaient fortement la façon dont l’industrie pharmaceutique aujourd’hui fait passer sa logique du profit économique avant les besoins de la société et ils plaidaient pour un développement des médicaments davantage dirigé par l’État. Mais ceci aussi peut être un hasard, naturellement.

En outre, voici quelques semaines, on apprenait que l’ASBL Farmaka doit licencier tous ses collaborateurs parce que son financement sera arrêté. Avec ses 20 délégués indépendants et un budget ne dépassant pas 1,2 million par an, l’association atteint près de la moitié des généralistes belges par ses informations scientifiques et les directives actualisées concernant les nouveaux et moins nouveaux médicaments. Une enquête a révélé que ces visites fournissent 3,2 millions d’économies par an par la diminution d’une attitude de prescription inutile et trop onéreuse. En face se trouve par contre l’industrie pharmaceutique, avec ses quelques milliers de représentants et son budget de marketing d’au moins 500 millions. Sans Farmaka, les médecins seront davantage renvoyés à ces représentants s’ils veulent obtenir des informations sur les nouveaux traitements. Et il ne faut pas s’étonner si ces informations sont presque exclusivement positives, à propos de ces tout derniers médicaments, les plus récents et souvent aussi les plus chers, que ces firmes ont lancés sur le marché.

Des patients « en surconsommation » et des médecins « qui jouent les pharmaciens »

Et le patient ? Celui-ci « surconsomme » donc trop de médicaments et il va devoir payer davantage afin de perdre cette fâcheuse habitude. La diminution du remboursement des antibiotiques, des antiacides et des sprays nasaux à la cortisone, au début de cette année, fait qu’il devient plus malaisé, pour des patients comme Stelvia, de payer les médicaments dont ils ont absolument besoin, avec tous les problèmes de santé plus graves encore et, partant, les frais supplémentaires que cela entraîne. Ensuite, c’est le médecin, qui prescrit, et non le patient. Ainsi, les Pays-Bas sont connus pour leur faible consommation d’antibiotiques, dans le même temps que ces antibiotiques sont gratuits pour les patients. En outre, la diminution du remboursement des sprays nasaux à la cortisone signifie que ces médicaments ne feront plus l’objet d’une prescription obligatoire. La publicité pour ce genre de médicaments à la télévision et dans d’autres médias devient possible. Cette « publicité adressée directement au consommateur » est l’une des façons les plus efficaces d’accroître fortement la consommation de médicaments. Pour aborder la surconsommation, on doit en premier lieu informer de façon neutre tant le médecin que le patient, mais les mesures récentes de la ministre De Block ont précisément l’effet contraire.

Fin août, lorsque quelques médecins ont lancé un appel afin de rendre possible la distribution à des patients moins nantis de médicaments qui, autrement, auraient été jetés, la ministre De Block a de nouveau fait allusion à la surconsommation du chef du patient. Comme si les patients qui ne peuvent payer leur médicament en étaient indûment dépendants. « Les médecins ne peuvent jouer les pharmaciens », a encore ajouté la ministre, « même s’il y a une exception : distribuer des échantillons de médicaments ». On ne peut être plus explicite : distribuer des médicaments est permis, selon la ministre, afin de faire la publicité des nouveautés de Big Pharma, mais surtout pas quand il s’agit d’aider un patient dans le besoin.

Le modèle kiwi en tant qu’alternative

Il peut en être autrement, par exemple, en appliquant le modèle kiwi. Cela part tout d’abord d’une analyse scientifique des besoins. Une commission scientifique indépendante sélectionne alors, sur base de critères objectifs de l’evidence based medicine, les meilleurs médicaments permettant de satisfaire à ces besoins. Enfin, le pouvoir d’achat commun de la communauté est utilisé afin, par les négociations de l’assurance maladie avec les firmes pharmaceutiques, éventuellement par le biais d’un appel public d’offres, d’obtenir le meilleur prix pour les médicaments qui sont objectivement les meilleurs.

Une étude montre que l’application de ce modèle kiwi aux seuls 25 médicaments qui coûtent le plus à l’INAMI, fournirait une économique de quelque 450 millions . De l’argent qui pourrait être investi dans la recherche indépendante et novatrice ou dans du personnel supplémentaire, absolument indispensable, dans le secteur des soins. Mais la ministre De Block ne veut rien savoir du modèle kiwi. En 2005 déjà, en tant que parlementaire, elle avait torpillé une proposition de loi en ce sens et, aujourd’hui, elle sort toute une série d’arguments aussi absurdes les uns que les autres pour contrer le regain d’intérêt pour le modèle kiwi et sa demande renouvelée.

Attelez-vous à la science, à l’efficience des coûts et à l’accessibilité

Une politique de la santé s’appuyant sur des preuves scientifiques, sur l’efficience des coûts et sur une accessibilité maximale, voilà ce que promettait la ministre de la Santé publique Maggie De Block lors de son entrée en fonction, voici trois ans. En tant que « grande partisane de l’evidence-based medicine », elle avait répété à plusieurs reprises les avantages du sérieux scientifique pour le médecin, le patient et la société . De cette evidence-based medicine, il ne reste décidément plus grand-chose aujourd’hui et, sur le plan de l’efficience des coûts, la politique de la ministre De Block est surtout avantageuse pour la comptabilité de Big Pharma. Il est grand temps que vienne une politique des médicaments s’appuyant sur des bases scientifiques et dans laquelle le patient réoccupera la place centrale qu’usurpe actuellement la logique du profit de l’industrie pharmaceutique.

 

Carte-blanche parue sur www.levif.be le 2 novembre 2017

Anne Delespaul et Sofie Merckx sont spécialistes de la santé au PTB

 

Ajouter un commentaire

By submitting this form, you accept the Mollom privacy policy.

Commentaires

Oser dire que cette femme est médecin est une injure à la profession. N'a t'elle pas en son temps prêté serment, elle aussi, de porter assistance aux personnes malades? Une véritable honte...
Qui a voté " POUR CELLE -LA " ,,,,,,,,!!!!!!!!
Il y a des cons pour voté pour des gens pareils
Elle débloque de plus en plus, Maggiike... Si on décidait que les mututuelles ne remboursaient que les génériques, quelques milliers d'actionnaires avaleraient leurs pilules de travers, mais des millions de personnes se porteraient mieux et coûteraient moins chers à l'ONSS. Idem, pour l'histoire du contrôle de l'allocation des congés maladie par les médecins généralistes. Il vaut mieux quelques jours de plus au chaud e tau repos qu'une boîte supplémentaire d'antibiotiques pour guérir une grippe. D'accord, c'est plus rapide, vous reprenez le travail plus vite. sauf que votre système immunitaire en prend un coup. Par conséquent, vous retomberez malade plus fréquemment et donc.. vous allez de nouveau acheter des pillules chez le pharmaciens... Le système de grand-mère n'est pas idiot : au lit, sous deux couvertures, aspirines et grogs, dodo et transpire C'est valable pour les maux de dos. Il vaut mieux quelques jours de congés en plus que de se casser les lombaires L4/L5 et se retrouver sur la table d'opération avec ensuite des mois de rééducation au frais de la princesse Maggie. La santé est un investissement rentable. A Bruxelles, les pouvoirs communaux, régionaux et fédéraux n'ont pas entretenu les égoûts, les tunnels, les viaducs, maintenant les voiries publiques s'effondrent. L'entretien aurait coûté nettement moins cher que les réparations d'urgence. Il en va de même pour un corps humain : bien soigné, à temps, il tient mieux la route ! Frédéric
Et si, lorsque c'est possible, mais cela l'est souvent et à moindre coût, les gens se tournaient vers les médecines naturelles en quittant le médicament "tout chimique" qui, bien souvent, a l'air de soigner mais provoque d'autres dégâts sous forme d'effets secondaires. Il faudrait pour cela un minimum d'information, mais à l'ère d'internet, on trouve des sites sérieux qui en donnent gratuitement (voir par exemple "Santé Nature Innovation", site à la pointe du progrès). La population pourrait ainsi prendre sa santé en main et se distancier de la malbouffe et de pratiques délétères nuisant à la santé. Il faudrait aussi cesser de rembourser les poisons de laboratoires quand on peut trouver des solutions naturelles qui, elles, devraient être remboursées car elles améliorent la santé autant que les finances publiques. Si on veut supprimer les abus, profitons-en pour changer tout "le Système" de santé. Qui va démarrer cette approche salutaire qui est pour moi, la seule issue valable.
Franchement je craint que cela ne soit pas pas fini. Vivement que l'on revote pour pouvoir se séparer de ce gouvernement . Amicalement.
Merci pour cet article très détaillé. Ça aide à comprendre et à prendre des forces pour lutter jusqu'au bout contre ces gens et leurs pratiques peu déontologiques. Ce gouvernement, dans son ensemble, est une vraie machine à broyer les plus faibles, les uns peu moins, aussi. C'est une équipe de gens très dangereux qui ont déjà fait pas mal de dégâts. Encore un an et 3 mois avant les élections communales et ensuite une longue année ! Ils vont y mettre toutes leurs forces pour impacter l'équilibre de notre société et réussir à vendre le plus et le plus vite possible nos acquis à bas prix, le pays, les banques, la sécurité. Nous sommes sur le chemin de la Grèce !
Il est grand TEMPS de mettre tous ce monde là dehors et mettre de nouvelles têtes à la place en tout cas je vote pour le PTB qui lui ose dire la vérité et ne s'en cache pas .
Plus on avance pire c'est avec elle, Se rappelle t'elle du serment qu'elle a prêté ??
Enlevez lui son numéro INAMI. Cette peau de vache ne doit plus être considérée comme médecin. Aucune compassion, aucune empathie envers les malades, Seul son compte bancaire l'intéresse. Par ailleurs, il faudrait aussi interdire tous les lobbies au parlement européen ainsi que dans toutes les sphères politiques. Il faudrait également supprimer l'impunité parlementaire. C'est trop facile de frauder, d'escroquer, de voler ou de commettre des délits en sachant que l'on restera impuni pour cause d'impunité.
il faut faire arrêter cette femme car seul son profit est pour elle un but pas celui du peuple et encore moins pour les plus démunis
Ce n'est pas un ministre, de quelque parti soit-il, qu'il faut combattre mais l'effrayante médicalisation - médication meurtrières qu'il faut combattre et là vos excellentes maisons médicales ne suffisent pas. Pour le reste, continuez, vous êtes parfaits !
Laurette, Maggie,..... ministres de la santé FINANCIèRE des sociétés pharmaceutiques. tout est secret qui plus est pour des médicaments qui ont pour la plupart + d'effets secondaires que d'avantages. Et la plupart des médecins ne sont que des prescripteurs de molécules chimiques.
Inimaginable ! Je suis pour les médicaments génériques qui coûtent moins cher à l'INAMI, encore faut-il que votre médecin vous les prescrive et pour ma part, il a fallu que je les demande ! D'autre part, dans le cas de Stelvla, il est impensable que la sécu belge ne prenne pas en charge les antibiotiques dont elle a besoin ... Il est plus que temps que le politique remette "l'humain" à l'ordre du jour !!! Je pensais Maggie De Block au-dessus de tout soupçon mais je déchante ... Pfff ! Madame, vous ne méritez que mépris si ces informations sont exactes ...
Madame De Block débloque ? Ou alors a plus que probablement confondu le serment d'Hippocrate avec celui d'Hippocrite. Il faudrait la rayer de l'ordre des médecins puisqu'elle agit à l'encontre de la santé des patients. Espérons que, en plus elle ne touche pas de "récompenses" pour ses services à l'industrie, ce serait vraiment toucher le fond des abîmes de la malsanité.
En France, vous le savez, nous avons le même problème avec Big pharma! A l'heure où un gros fabricant veut et peut se payer Monsanto dans une sorte d'alliance objective il est temps de rogner les bénéfices exorbitants de Big Pharma. Unissons nous! ! Votre analyse objective est valable pour la France et d'autres pays d'Europe. N'est-il pas possible de créer une " union européenne..., une mutuelle..... , un lobby....que sais-je qui avec force moyen défendent les thèses que vous exposées, mesdames, et servent les intérêts Européens malades !