Photo : Salim Hellalet

Les élections de 2019, solution pour la résistance sociale ?

Depuis plus de 7 mois, la résistance sociale met la pression sur le gouvernement. Un mouvement sans précédent. Pourtant, depuis le début, il semble que certaines voix qui affirment s‘opposer aux mesures du gouvernement soient plus préoccupées par le résultat des élections de 2019 que par la nécessité de le faire reculer aujourd’hui.

« On est dans l’opposition pour cinq ans et non pas pour quelques mois (…) il faut accepter que nous soyons dehors pour un certain temps » (L’Echo, 18 avril), déclare Yvan Mayeur, bourgmestre de Bruxelles (PS). Son de cloche semblable du côté du sp.a, qui annonce qu’il devra encore rester longtemps dans l’opposition pour « se ressourcer » (Johan Vande Lanotte, De Morgen, 12 avril). Il veut arriver à faire voter les gens autrement en 2019. Certains au sp.a tentent également de freiner le mouvement social de peur que le gouvernement tombe alors que « la nouvelle direction du parti n’est pas encore en ordre de marche ».

Un raisonnement du même genre circule dans les rangs de la gauche du CD&V. « Sans nous ce serait pire », déclarent certains. « Nous sommes la voix sociale du gouvernement », renchérissent d’autres. « Soutenez-nous pour arracher des réparations et on pourra freiner les plus radicaux du gouvernement », concluent ces voix sociales-chrétiennes.

Un raisonnement dangereux...

Ces raisonnements sont particulièrement dangereux. Laisser carte blanche au gouvernement jusque 2019 serait irresponsable pour la population. Si le gouvernement sent qu’il n’aura affaire qu’à une opposition de façade mais qui est en fait résignée, il enfoncera profondément le champignon du recul social. Les plats servis jusqu’ici ne seront alors que les entrées d’un menu totalement indigeste.

Deux types de pratiques politiques...

Ensuite, comme le soulignait encore récemment Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général de la CNE, dans le cadre de la mobilisation contre le TTIP (le traité transatlantique en cours de négociation entre l’Union européenne et les Etats-Unis qui menace nos normes sociales, écologiques ou sanitaires), il y a deux grands types de pratiques politiques. Celles qui font appel à la population, aux mouvements sociaux, qui sont là en soutien, qui sont là pour prolonger la voie de la mobilisation sociale. Il y a aussi celles qui réduisent la démocratie et la politique aux débats des hémicycles politiques et au fait de déposer son bulletin dans l’urne une fois tous les 5 ans. Il y a les pratiques qui demandent aux gens de rester spectateurs du débat. Entre les deux types de pratiques, ce sont les premières qui ont permis les avancées sociales du pays. Ce sont aussi celles qui ont permis de mettre le gouvernement sous pression. Sans grève générale, sans actions syndicales, sans mobilisations citoyennes… le gouvernement serait beaucoup plus loin dans la réalisation de son programme.

Le mouvement social actuel a montré qu’il était capable de faire reculer le gouvernement sur plusieurs points notamment sur le régime de chômage avec complément d’entreprise (disponibilité des prépensionnés sur le marché du travail). Mais un mouvement social fort peut aller plus loin encore. Par exemple, en 2006, le gouvernement français a imposé une loi « contrat première embauche ». Elle rendait les jeunes plus précaires et permettait aux patrons plus de flexibilité. Face aux nombreuses manifestations et grèves (de lycéens et de travailleurs), le 10 avril 2006, le gouvernement de droite a annoncé que « les conditions ne sont pas réunies » pour que le CPE s’applique. Ceci, deux mois après son adoption par le Parlement et dix jours après la validation de la loi (décision 2006-535 DC du 30 mars 2006) par le conseil constitutionnel. La loi fut finalement retirée.

Un mauvais calcul électoral...

« Attendre » 2019 n’est pas non plus un bon calcul même sur le plan électoral. Tant que le mouvement social arrive à imposer son agenda politique, alors les idées de droite reculent. Fin décembre, la N-VA avait perdu près de 5 % dans les sondages. Elle a récupéré un peu de terrain avec les attentats de Paris pour reperdre à nouveau avec les mobilisations sociales de mars. Mais dès que la résistance sociale faiblit, la N-VA en profite pour imposer son agenda politique à elle. Un agenda fait de division, de peur et de repli sur soi. Ce type d’agenda politique n’est pas bon pour la gauche. On le voit en France où la politique de droite du gouvernement socialiste et la relative faiblesse temporaire du mouvement social permet au Front national de récupérer la colère populaire pour des politiques plus à droite encore.

Le gouvernement porte en lui un profond déficit démocratique...

« Oui, mais on ne peut pas contester le résultat des élections » disent certains. Pourtant, comme l’exprimait encore récemment Marc Goblet, secrétaire général de la FGTB, il y a un profond déficit démocratique dans l’action actuelle du gouvernement. Aucun des partis du gouvernement n’avait annoncé avant les élections vouloir reculer l’âge de la pension. Trois des quatre partis de la majorité avaient annoncé qu’avec eux il n’y aurait jamais de saut d’index. Il y a un déficit démocratique parce que les grandes aspirations de la population ne sont pas entendues. Par exemple, l’impôt sur les grosses fortunes qui est soutenu par plus de 70 % de la population dans toutes les parties du pays. Il y a aussi un déficit démocratique dans le fait que les 3/4 de l’électorat du sud du pays mais aussi du centre du pays ne sont pas représentés dans le gouvernement actuel. 

Les Wallons victimes de l’austérité flamande ?

Certains mandataires des majorités régionales de Wallonie et Bruxelles essaient de communautariser le débat. Ce serait le Wallon et la Wallonie qui paieraient l’addition de l’austérité au profit de la Flandre. L’analyse des faits montre que rien n’est moins vrai.

La loi de financement actuel qui opère un transfert d’austérité vers les Régions a été élaborée et conçue par l’ensemble des partis francophones présents au parlement wallon.

Ensuite, les mesures contre les chômeurs touchent un peu plus le Sud du pays car il y a plus de chômeurs mais les mesures qui touchent les pensionnés touchent un peu plus le Nord car la population y est plus âgée. Mais surtout, l’essentiel de ces deux mesures est de toucher l’ensemble des salariés. Quels que soient le lieu d’habitation ou la langue parlée. L’essentiel de ces mesures est d’organiser un transfert de moyens du monde du travail vers le monde patronal.

Finalement, les travailleurs du Nord et du Sud du pays souffrent de l’austérité imposée par les gouvernements régionaux : augmentations des tarifs De Lijn au Nord, non remplacement de 4 fonctionnaires sur 5 au Sud. Report d’investissements dans des crèches et des projets sociaux. Austérité dans les communes, imposée par la tutelle régionale, etc.

L’histoire sociale de notre pays s’est construite dans l’unité du monde du travail. Les partis qui voudraient entraîner la population dans des replis régionalistes porteraient une responsabilité très importante pour un recul social plus important encore.

Benjamin Pestieau est responsable des relations syndicales du PTB. Alice Bernard est collaboratrice au département des relations syndicales du PTB.

 

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