La pauvreté sous la loupe :: À propos de la destruction de la sécurité sociale, des « bons » et des « mauvais » pauvres et des CPAS menacés

Le gouvernement fédéral va encore plus précariser et appauvrir les pauvres dans le seul but de les mettre radicalement en concurrence sur le marché du travail. Le service d'études du PTB a décortiqué l'accord de majorité du gouvernement Michel-De Wever et sa conception particulière de lutte contre la pauvreté.

Lors de la campagne électorale des élections fédérales, la pauvreté avait une place importante. Ainsi, même la N-VA, parti totalement néo-libéral au niveau économique promettait l’alignement de toutes les allocations sociales au seuil de pauvreté. Comment un parti qui n’a aucun problème avec la croissance des inégalités peut-il articuler une certaine vision de la lutte contre la pauvreté dans son programme ? À ces déclarations s’ajoute l’intérêt particulièrement prononcé du parti nationaliste pour la question en termes ministériels. Liesbeth Homans (N-VA), après avoir été présidente du CPAS d’Anvers, sera chargée d’être la ministre de la Lutte contre Pauvreté au gouvernement flamand. Au gouvernement fédéral, il s’agira d’Elke Sleurs, également issue de la N-VA.

On peut légitimement se demander pour quelles raisons un gouvernement de droite, et en particulier sa composante la plus radicale – la N-VA – accorde tant d’importance au sujet de la pauvreté. En réalité, la N-VA et ce gouvernement visent à nous vendre une certaine conception de la lutte contre la pauvreté qui a pour fonction de détruire, d’une main, les mécanismes de redistribution des richesses tout en proposant, de l’autre main, quelques miettes aux pauvres « méritants » pour compenser les effets des mesures précédentes.

Quelques chiffres clefs

Le seuil de pauvreté. En Belgique, le seuil de pauvreté est d’environ 1000 euros nets par mois pour un isolé, et d’environ 2100 euros nets par mois pour une famille avec deux enfants.

La pauvreté en Belgique. 1 Belge sur 7 est pauvre. 1 Belge sur 5 risque la pauvreté ou l’exclusion sociale. 4 familles monoparentales sur 10 vivent dans la pauvreté. 1 pensionné sur 5 a un revenu en dessous du seuil de pauvreté.

La pauvreté chez les enfants. En Flandre, 1 enfant sur 10 naît dans une famille pauvre. En Wallonie, il s’agit de près de1 enfant sur 4 et, à Bruxelles, de1 enfant sur 3.

La pauvreté en Europe. Près du quart des Européens, soit 124,5 millions de personnes, étaient menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2012.

1. Lutter contre la pauvreté pour détruire la sécurité sociale

« L’augmentation éventuelle du nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration découlant de nouvelles réformes socioéconomiques aura pour conséquence que les CPAS recevront des moyens de compensation supplémentaires. » (Accord du gouvernement Michel-De Wever, p.60)

S’il fallait ne retenir qu’une grande idée de la conception de la lutte contre la pauvreté prônée par ce gouvernement c’est celle qui la lie à la destruction de la sécurité sociale. L’intérêt porté à la pauvreté par la N-VA est un intérêt qui vise à transformer notre manière de concevoir la justice sociale et ses institutions. Par ses mesures sur les chômeurs, sur l’index, la santé, les pensions, le gouvernement sait qu’il va créer de la pauvreté. La question n’est pas de comment réduire la pauvreté, mais de comment la gérer.

La réponse qui a été donnée dans l’après-guerre à la pauvreté fut la sécurité sociale. Celle-ci devait garantir une certaine sécurité d’existence à travers des droits acquis par le travail. Cette notion de droit est en opposition frontale avec celle, beaucoup plus individuelle et de « responsabilité » offerte par les différentes institutions d’assistance sociale (notamment les CAP, ancêtres des CPAS). Dès lors, le passage d’une conception très individuelle des problèmes sociaux (la pauvreté ou le chômage relèvent de la responsabilité individuelle) à une conception collective (les maux sociaux sont le produit du capitalisme) implique une transformation des institutions. On passe de l’assistance arbitraire (on n’aide que les « bons pauvres ») à la sécurité sociale fondée sur le droit (il n’y a plus de « bons » ou de « mauvais », mais des personnes ayant des droits).

L’objectif du gouvernement Michel-De Wever est de revenir sur cet immense progrès social d’après-guerre et de rétablir une lecture individuelle de la pauvreté et du chômage. Selon lui, la pauvreté n’est pas le produit structurel du système économique, mais celui de nos décisions et attitudes personnelles, voire de notre paresse. Ainsi, afin de lutter contre ce fléau de la « paresse » et des droits qui consacrent la « culture de la dépendance », le gouvernement veut prioritairement briser les institutions qui « protègent » les « assistés ». Il faut briser la Sécurité et transformer les personnes ayant des droits sociaux en allocataires de revenus conditionnels, d’allocations de « responsabilisation », voire d’allocations du CPAS. Briser le droit et « responsabiliser » afin de pouvoir trier les pauvres « méritants » des « mauvais » pauvres, ceux qui « ne veulent pas » travailler.

Le gouvernement cherche à réduire drastiquement nos droits sociaux au travers de réformes très radicales dans la sécurité sociale et le droit du travail. Sa lutte « contre la pauvreté » se contentera de limiter les effets de ces politiques antisociales par de maigres budgets afin de sauver les pauvres « méritants ». Ce lien entre, d’une part, des politiques « macro-économiques », des réformes de la sécurité sociale qui produisent de la pauvreté, et d’autre part, des actions visant à atténuer leurs conséquences, est d’ailleurs avoué à demi-mot dans l’accord de gouvernement puisqu’on peut y lire que : « L’augmentation éventuelle du nombre de bénéficiaires du revenu d’intégration découlant de nouvelles réformes socioéconomiques aura pour conséquence que les CPAS recevront des moyens de compensation supplémentaires. » (Accord du gouvernement Michel-De Wever, p.60)

Il est reconnu implicitement que les réformes prônées par le gouvernement vont produire de la pauvreté et que, dès lors, des fonds seraient débloqués pour pallier à la « casse sociale » produite. Le problème est que ces fonds sont souvent infiniment moindres que les économies et les désordres provoqués par les mesures prises.

Ce lien n’est pas totalement neuf (bien qu’il prend une dimension beaucoup plus importante aujourd’hui) et avait déjà été mis en avant par le professeur Jan Vranken dans l’annuaire sur la pauvreté de 2013. L’auteur se demande si « la politique “directe” en matière de pauvreté n’est (…) pas menée pour neutraliser les répercussions négatives de la politique indirecte en matière de pauvreté »[1]. Par politiques « indirectes », Vranken fait référence aux effets produits par toutes les autres politiques en matière de travail, de pensions, de sécurité sociale, de logement, de chômage, etc.  Comment, en effet, ne pas observer que de nombreuses « politiques indirectes » (dégressivité des allocations de chômage, stage d’insertion, précarisation de l’emploi, baisse des pensions, coupes dans la santé, etc.) créent massivement de la pauvreté et que les maigres budgets de lutte contre celle-ci ne servent qu’à en modérer les effets. Dans le même sens, Vranken ajoute que, de nos jours « les lacunes de la sécurité sociale et de la protection sociale en général sont toujours plus grandes » et mènent nécessairement à grossir les rangs des « pauvres ». Lesquels n’ont comme recours « que l’ultime filet de sécurité, bien trop fin, du revenu d’intégration. »

Les origines idéologiques d’un tel découplage entre politiques « directes » et « indirectes » résident en grande partie dans la conception de la justice sociale qu’a lentement façonnée le néo-libéralisme au cours des 30 dernières années. En effet, les politiques néolibérales n’ont pas seulement endossé les traits de la dérégulation financière ou du libre-échange commercial. Elles ont également profondément transformé la manière de penser la « question sociale ».

C’est ainsi que, petit à petit, l’ambition de lutter contre la pauvreté s’est substituée à celle (jusqu’alors portée par l’État social) de combattre les inégalités. Dans cette perspective, il ne s’agit plus tant d’empêcher ou même de freiner le creusement des inégalités que d’« activer », « responsabiliser », « contrôler » les pauvres. Sur ce plan, si le gouvernement accélère les mesures d’austérité dans la sécurité sociale, en matière de lutte contre la pauvreté, il est dans une certaine continuité avec le gouvernement précédent. L’activation, la remise au travail et la lutte contre la « fraude sociale » restent les ambitions privilégiées.

2. Lutter contre la pauvreté au travers de l’activation

« Il ne saurait être question de laisser quiconque au bord du chemin, en ce compris les allocataires sociaux. Le gouvernement portera progressivement les prestations minimales de sécurité sociale et l’aide sociale au niveau du seuil de pauvreté européen. » (p.58)

Un des grands axes de la campagne de la N-VA au nord du pays était l’alignement des minimas sociaux au seuil de pauvreté. Cette revendication en a surpris plus d’un, croyant alors que la N-VA promettait alors réellement d’augmenter sérieusement les minimas sociaux. L’idée est d’ailleurs reprise dans l’accord de gouvernement :

« Il ne saurait être question de laisser quiconque au bord du chemin, en ce compris les allocataires sociaux. Le gouvernement portera progressivement les prestations minimales de sécurité sociale et l’aide sociale au niveau du seuil de pauvreté européen. » (p. 58)

Cependant, il faut bien comprendre que ces allocations vont avec le « mérite », et la « responsabilité ». La N-VA n’a jamais voulu créer une sorte de revenu de remplacement minimal inconditionnel qui serait proche du seuil de pauvreté et auquel nous aurions tous droit. Elle veut offrir une allocation plus généreuse pour les seuls méritants. On peut ainsi augmenter les allocations de chômage dans la première période, puis les faire chuter drastiquement ensuite étant donné qu’après un certain temps, on ne mérite plus l’allocation. Cette revendication va donc de pair avec l’activation et les sanctions. On sera un peu plus généreux au début, mais beaucoup plus répressif ensuite. Une allocation un peu plus élevée pour les « bons » pauvres durant quelques mois, puis le travail forcé, et des allocations réduites pour les « mauvais » pauvres ensuite.

Il n’y a aucune contradiction entre les propositions de la N-VA et l’accentuation de l’activation et des sanctions.

Il s’agit plutôt d’approfondir et d’intensifier ce qui était déjà entamé par le précédent gouvernement. La volonté d’« Intégrer par le travail et par l’activation » présente dans l’ancienne déclaration gouvernementale comprenait notamment l’intensification des « collaborations entre CPAS et Onem afin d’éviter tout transfert de charge injustifié. » (p.157) On pouvait y lire également qu’« en cas d’octroi du RIS, les CPAS auront l’obligation d’activer le bénéficiaire en l’inscrivant au service régional pour l’emploi » (p.156). Cette obligation n’existe cependant pas encore, mais l’idée d’activer un maximum les bénéficiaires du Revenu d’Intégration sociale (RIS) au travers de leur inscription dans les organismes d’emploi était donc très claire. Évidemment, cette inscription aurait été une condition de plus pour garder son allocation et un outil supplémentaire de contrôle des bénéficiaires. La nouvelle déclaration ne va pas dans un autre sens. Pour le gouvernement Michel-De Wever, c’est relativement simple : « Le travail est le meilleur remède contre la pauvreté. Le gouvernement s’efforcera dès lors de faciliter la collaboration entre les services publics fédéraux et régionaux compétents et les CPAS, afin d’éliminer au maximum les obstacles à l’emploi pour les bénéficiaires d’une allocation de chômage, d’une indemnité d’incapacité de travail ou d’invalidité ou d’une allocation sociale. L’activation reste le fer de lance de la politique de lutte contre la pauvreté. » (p.57) Le projet de faire plus de liens avec les organismes pour l’emploi est très clair. Cette perspective ouvre une conditionnalité nouvelle pour l’aide sociale, qui risque de transformer encore plus les CPAS en agences d’activation.

« Le gouvernement étudiera les modalités permettant de mieux stimuler les CPAS par des incitants positifs dans le but de consentir davantage d’efforts et, partant, d’aider les bénéficiaires du revenu d’intégration à trouver plus facilement un travail durable et une intégration sociale. » (p.62)

On y parle également d’évaluations plus strictes et régulières :

« Un trajet clair vers plus d’autonomie y sera défini de commun accord et des moments d’évaluation seront prévus. » (p.57)

Pour le gouvernement, lutter contre la pauvreté, c’est essentiellement activer les allocataires. Pourtant, le bon sens nous fait rapidement comprendre que l’activation ne crée pas d’emploi, qu’elle augmente juste la concurrence entre ceux qui en recherchent. Mais activer les allocataires ne créera pas un seul emploi supplémentaire. Surtout que la politique globale du gouvernement va détruire des milliers d’emplois publics et, par la diminution du pouvoir d’achat, va aggraver la crise et augmenter le chômage dans le secteur privé. 

En outre, pour pallier à ce manque d’emploi et au fait que tout le monde sait que ces personnes ne trouveront pas d’emploi, on va organiser le travail forcé. En effet, si l’on a beaucoup entendu parler de cette mesure concernant le chômage, elle sera également mise en application pour les personnes relevant du CPAS. Cette dernière mesure n’est en réalité pas neuve, puisqu’elle était déjà présente dans l’ancienne déclaration de gouvernement. Celui-ci prévoyait, « pour les personnes qui ne parviendraient pas à une activation professionnelle », l’incitation à « une participation sociale utile » (p.156). Aujourd’hui les choses sont encore beaucoup plus claires : « Le gouvernement fédéral fournira aux autorités locales, par le biais d’une adaptation de la réglementation, de nouveaux moyens d’intégration sociale et sociétale leur permettant d’organiser, au sein des PIIS (plan individualisé d’intégration sociale), un service communautaire pour les bénéficiaires du revenu d’intégration. L’initiative du bénéficiaire sera respectée au maximum, l’objectif étant une réintégration sociétale et/ou professionnelle progressive. De cette manière, la cohésion sociale est renforcée, des opportunités sont créées et des compétences sociales développées. » (p.61)

Le Hartz IV allemand devient réalité en Belgique

Aujourd’hui, nous allons à toute allure vers le « modèle allemand ». En effet, la dégressivité des allocations de chômage décidée par le gouvernement allemand constituait déjà des situations de « fin de droits » inédites. Par ailleurs, elle implique une situation financière très proche des allocations CPAS lors de la 3e période forfaitaire. Au fond, une dualité au niveau du droit au sein du système de chômage se mettait déjà en place. Il y avait donc, d’abord, un système assuranciel et, après un certain temps, une sorte de système « d’assistance aux chômeurs » qui est forfaitaire et dont le caractère de « droit » est fortement réduit.

Cette dualisation est aujourd’hui renforcée avec l’obligation des chômeurs de longue durée de prester des heures de travail « d’intérêt général ». Au fond, il va devenir difficile de distinguer les personnes au CPAS et celles dans la « dernière période » au sein du chômage. Cela crée dans les faits les conditions pour l’éventuelle création d’une seule et même catégorie d’allocataires mêlant chômeurs de « longue durée » et « pauvres » n’ayant pas le droit au chômage comme en Allemagne. Une telle situation conduirait peut-être nos dirigeants à exaucer leur rêve : limiter les allocations de chômage dans le temps et faire basculer les allocataires, après un certain temps, directement dans l’aide sociale. Tout le programme de la N-VA va dans ce sens, étant donné qu’il réclame l’instauration, au cœur du système de sécurité sociale, des mécanismes de l’assistance sociale (enquête sociale et sur les revenus, sanctions plus graves, contrôles renforcés…).

3. Lutter contre la fraude des pauvres et soigner les riches

La fraude sociale est à l’honneur dans ce nouveau gouvernement. La fraude est cependant largement ciblée sur les pauvres, et les moyens sont renforcés pour augmenter encore leur contrôle. Qu’il soit administratif, informatique ou social (visites au domicile, police…), le contrôle des pauvres coûtera cher. Pourtant, ce volontarisme politique ne se traduit pas de la même manière concernant la fraude des grands patrimoines, des riches. Là, les budgets sont de plus en plus maigres, les données inexistantes et l’humeur est à la tolérance. Constitutions de « giga » fichiers pour les pauvres, absence de données pour les gros patrimoines : il semble donc clair que le gouvernement a choisi ses priorités en matière de lutte contre la « fraude ». Certaines sont légitimes, d’autres pas…

Cette lutte s’articulera autour de deux grands axes.

1) Centraliser les bases de données, nerf de la guerre.

Dans sa note de politique générale sur l’emploi sous le gouvernement précédent, la ministre Monica De Coninck mettait déjà cette « lutte » en haut de ses priorités. Elle précisait que cette lutte se ferait par le biais de « l’amélioration de l’échange de données, du croisement de données et du datamining entre les services d’inspections, les Institutions publiques de sécurité sociale, l’administration fiscale, la Banque Carrefour des Entreprises et les organismes tiers. Une liste des croisements à développer sera établie. »(Note de politique générale, p. 24) Cette facilitation des échanges de données permettra donc de mieux traquer les fraudeurs.

Le nouveau gouvernement ne dit rien de très différent sur la question :

« On amplifiera le processus de datamining et de croisement de données entre les services d’inspection, les organismes de sécurité sociale, l’administration fiscale, la Banque carrefour des entreprises et des instances tierces afin d’éviter les doublons dans l’octroi des allocations sociales ainsi que les cumuls indus entre une allocation et un salaire et de lutter contre la fraude aux cotisations sociales. » (p.64)

« Les échanges de données informatiques seront, lorsque cela est possible, étendus et les informations électroniques qui en résultent seront utilisées de façon optimale, de sorte que toutes les caisses de prestations et d’allocations sociales puissent contrôler le respect des conditions d’octroi dès l’ouverture du droit. » (p.66)

Cette priorité est pourtant étonnante au regard des conclusions du rapport sur la fraude sociale qui avait été commandé par Maggie De Block lorsqu’elle était chargée de la lutte contre la pauvreté. Ainsi, sur la question du recoupement des données, les résultats sont assez édifiants. Pas étonnant que Maggie De Block n’ait donné aucune suite dans la presse à l’étude qu’elle a elle-même demandée.

Les chiffres sont sans appel : en 2012, le nombre de fraudes était en dessous de 5 % (4,59 %).

2) Mieux contrôler sur le terrain.

Pourtant le gouvernement persiste et signe. En plus de l’amélioration de l’accès et la centralisation des bases de données, il sera question de mieux contrôler directement chez les allocataires. Ici aussi, il sera question non seulement d’augmenter les moyens, mais également de mieux coordonner les différents services (dont la police). Cette évolution est pour le moins inquiétante, dans la mesure où elle établit implicitement un lien entre pauvreté et criminalité. Le recours à la police rend, implicitement, le pauvre suspect d’un acte illégal.

« Les services d’inspection sociale recevront l’appui suffisant et, si nécessaire, seront renforcés, afin de pouvoir atteindre leurs objectifs en matière de contrôles dans les secteurs sensibles en matière de fraude. » (p.64)

« La fraude au domicile sera combattue par le biais de la coopération entre la police, le Registre national et les services d’inspection sociale. » (p.66)

« La coordination entre les différents services d’inspection devra être poursuivie et renforcée le cas échéant, par une intégration des divers services où il y a chevauchement, sans mettre en péril le processus de récupération en vue d’une plus grande efficience. » (p.65)

Pourtant, les résultats de l’étude de Maggie De Block sont absolument similaires en ce qui concerne les visites à domicile. Loin de constituer un lieu de fraude généralisée, elle semble plutôt réduite à quelques « cas ».

Inutile de souligner que l’objectif de ces mesures n’est pas fondamentalement budgétaire. Cela ne va pas rapporter beaucoup (120 millions selon le gouvernement), et son coût n’est pas encore très clair. L’objectif réel est bien plus la chasse institutionnalisée aux pauvres et leur stigmatisation massive. Ils sont désormais « suspects » avant même qu’on ait quelque chose à leur reprocher. Cette situation crée les conditions pour une pression radicale sur les allocataires à accepter n’importe quel emploi.

4. Budgets, fiscalisation et coupes sombres…

Budget des CPAS menacé

En parlant des effets des politiques macro-économiques menées par le gouvernement sur le nombre de bénéficiaires du CPAS, le gouvernement précédent avait déjà promis de compenser les pertes. En 2012, le président du CPAS de Namur avait déjà tiré la sonnette d’alarme et évalué les pertes pour les CPAS du pays : en 5 ans, la croissance de cette charge est de 1237 % ! Soit 48 millions d’euros. Il sera beaucoup plus important dès que les exclusions du chômage auront lieu et les nombreuses mesures du gouvernement seront prises. De plus il faut constater que la majorité des personnes qui, aujourd’hui, sont passées du régime de chômage au CPAS sont des exclusions « définitives » (53 %). Leur augmentation, avec la dégressivité et le durcissement des règles concernant le chômage, risque donc d’aggraver très sérieusement les finances communales qui sont déjà dans une situation difficile.

À cet égard, l’accord « Di Rupo » précisait que « les taux de remboursement du RIS à charge du fédéral en faveur des CPAS seront augmentés d’un pourcentage représentant un budget équivalent au transfert de charge vers les communes que suppose cette réforme et les capacités d’accompagnement des CPAS seront renforcées ». Cette mesure n’a cependant jamais été prise ! Aujourd’hui, elle est à nouveau dans l’accord de gouvernement. Mais sera-t-elle mise en œuvre ?

Fiscalisation de l’enveloppe bien-être

« Les enveloppes “bien-être” 2015-2016, 2017-2018 et 2019-2020 seront affectées à 100 %. Le gouvernement supprimera dès lors la réduction de 40 % des enveloppes décidées par le gouvernement précèdent pour la période 2013-2014. Cela se fera par voie fiscale. » (p.58)

Au niveau budgétaire, rien de très innovant, puisqu’il ne s’agit pas de nouvelles recettes, mais de l’allocation d’une enveloppe déjà existante à ce poste. En ce sens, l’augmentation des allocations au seuil de pauvreté européen sera financée avec des sommes déjà prévues. Pas d’augmentation réelle en somme (surtout que le gouvernement entend compter, pour arriver au seuil européen, tous les « avantages » — aides matérielles, réduction de certains tarifs... — que reçoivent certains).

Attention, cette « augmentation » se fera par voie fiscale. Cela veut concrètement dire que les bénéficiaires recevront un crédit d’impôt à la fin de l’année. Cette fiscalisation est évidemment problématique, car elle n’est pas directement perçue comme un revenu ou un droit, mais comme un « cadeau » du gouvernement qui pourrait ne pas se renouveler. Il est effectivement beaucoup plus simple de ne pas renouveler un crédit d’impôt que de baisser directement une allocation. L’enjeu du mode d’attribution est donc évidemment autant politique qu’idéologique. Il transforme un droit en un « cadeau » et rend sa suppression plus légitime aux yeux de l’opinion publique. Il est par ailleurs à parier qu’il sera surtout appliqué aux petites pensions, seuls pauvres réellement « méritants ».

Financement sélectif des associations de lutte contre la pauvreté

« Le gouvernement révisera la politique de subsides. L’objectif est d’arriver à un financement pluriannuel de projets, permettant ainsi aux bénéficiaires de travailler selon des objectifs à plus long terme. Les subsides seront octroyés sur la base d’une approche axée sur le résultat et la responsabilisation afin de sortir un maximum de personnes de la pauvreté. »

Il convient de remarquer que les subsides octroyés aux organisations de lutte contre la pauvreté seront certainement revus au travers des objectifs d’activation et de « responsabilisation ». Inutile de dire que cela met en péril un certain nombre d’organisations dont ces critères ne sont pas les principaux axes de travail…

Coupes dans des fonds sociaux comme le fonds social énergie

Il serait question de coupes dans les fonds sociaux. « Les fonds sociaux en matière d’énergie (gaz, électricité et mazout) seront évalués et, le cas échéant, restructurés ou adaptés. »

Le fond social Mazout serait concerné à hauteur de 9 millions d’euros.

Conclusion : appauvrir, précariser, mettre en concurrence

Les mesures vont précariser et appauvrir les pauvres dans le seul but de les mettre en concurrence radicale sur le marché du travail. Pour cela, le gouvernement veut donc détruire les droits sociaux au fondement de la sécurité sociale et rétablir une lecture individuelle de la pauvreté. Celle de la « responsabilité ». Par ce biais, le pauvre est donc responsable de sa situation et doit « se prendre en main » sous peine de sanctions. En d’autres termes : il doit accepter n’importe quel emploi à n’importe quel salaire.

En ce sens, ces mesures ont pour but quasi affiché de répondre aux demandes du patronat afin de mettre un maximum de personnes en concurrence sur le marché du travail pour voir les salaires filer vers le bas. L’activation renforcée des allocataires actuels et l’obligation pour les CPAS d’inscrire leurs bénéficiaires comme demandeurs d’emploi pour recevoir le RIS, vont considérablement augmenter la concurrence entre les travailleurs. Le patronat veut absolument augmenter le nombre de personnes sur le marché de l’emploi afin de maintenir un taux élevé de chômage pour baisser les salaires et précariser l’emploi. Ainsi, nulle part dans l’accord gouvernemental, il n’est question de la création de véritables emplois. Les mesures de contrôle et de « responsabilisation » des pauvres ne servent qu’à mettre ces derniers sur la paille, de sorte qu’ils acceptent n’importe quel boulot à n’importe quel salaire. De cette façon, les chômeurs/pauvres sont transformés en une armée de main-d’œuvre de réserve, qui pèse sur les salaires et les conditions de travail de tous les travailleurs.

Pensions et index : des attaques qui vont renforcer la pauvreté

Outre les attaques sur les pauvres, le gouvernement Michel-De Wever va augmenter le nombre de pauvres en Belgique.

Avec le saut d’index, un couple de travailleurs moyens perdrait en un an près de 1500 euros. Après 20 ans de carrière, ce montant pourrait s’élever à plus de 30 000 euros.

La réforme des pensions, elle, va coûter entre 83,2 euros et 298,4 euros par mois aux pensionnés. Rappelons que déjà à l’heure actuelle, un pensionné sur cinq a un revenu en dessous du seuil de pauvreté.

Avec ces mesures, le gouvernement va donc faire tomber encore plus de gens dans la pauvreté, qui vont en plus faire face à toutes les mesures spécifiques mentionnées ci-dessus.

L’alternative du PTB : Le Plan Cactus

Le PTB s’oppose à la logique du gouvernement Michel-De Wever, et a mis sur pied une alternative : le Plan Cactus, un aiguillon pour un renouveau social, écologique et démocratique. Plus d’info sur www.ptb.be/plancactus.

[1] Jan Vranken, Willy Lahaye, Emilie Charlier, “Naviguer à contre courant avec des rames trop courtes? Crise de la politique en matière de pauvreté durant la crise” in:  Jan Vranken, Willy Lahaye, Isabelle Pannecoucke, Ronan Van Rossem (eds.), Annuaire pauvreté en Belgique 2013, ACCO, Leuven, 2013, p.142.

 

Ajouter un commentaire

By submitting this form, you accept the Mollom privacy policy.