Photo Andrej Klizan / Flickr.

L'affaire Ackermans & van Haaren : des paradis fiscaux aux hautes sphères de l'État

Le milliardaire Luc Bertrand, président d’Ackermans & van Haaren, est coactionnaire avec l’État belge d’une société dans les paradis fiscaux. Et sa fille Alexia Bertrand est la cheffe de cabinet du ministre Reynders. Et ce n'est pas la seule représentante du monde politique à être en contact étroit avec ce holding. Les conflits d’intérêts sont en fait aussi communs que le recours à des paradis fiscaux.

Les révélations des journaux Le Soir et De Tijd ont fait l’effet d'une bombe : il ressort des « Paradise Papers », la dernière grande fuite de scandales fiscaux, que l’État belge est lui même actionnaire d’une société offshore. En effet, la Société belge d’investissement international (SBI), majoritairement publique, possède une partie du capital de la société Infra Asia Development. Cette dernière était mentionnée dans les comptes comme une société vietnamienne mais, en réalité, elle a été constituée aux Îles vierges britanniques, qui figure sur l’une des deux listes officielles belges de paradis fiscaux.

Mais le scandale ne s’arrête pas là. La SBI ne détient que 4 % du capital de cette société offshore. L’actionnaire – et bénéficiaire – principal est la société privée Rent-A-Port, une filiale d’Ackermans & van Haaren (AvH), le holding coté en bourse du milliardaire belge Luc Bertrand.1 Or la fille de celui-ci, Alexia Bertrand, est elle-même administratrice d’AvH et… cheffe de cabinet du vice-Premier ministre Didier Reynders.

Le numéro 1 du ministère en charge de lutter contre la fraude fiscale était donc administrateur d’une instance ayant des intérêts dans une société offshore…

En outre, la SBI est présidée par Jean-Claude Fontinoy, un des plus fidèles bras droits de Reynders. Et l’administrateur-délégué est Koen Van Loo, ancien chef de cabinet de Reynders. Le rôle du vice-Premier (et ministre des Finances de 1999 à 2011) semble donc central dans cette affaire.

Par ailleurs, le président du comité de direction du SPF Finances, Hans D’Hondt (CD&V, qui a été chef de cabinet de l’ancien Premier ministre Yves Leterme), a siégé au conseil d’administration de la SBI de 2006 à 2016. Le numéro 1 du ministère en charge de lutter contre la fraude fiscale était donc administrateur d’une instance ayant des intérêts dans une société offshore…

AvH, usager régulier des paradis fiscaux

Les dix plus grandes fortunes belges ont toutes des sociétés logeant des filiales dans des paradis fiscaux. Le holding de Luc Bertrand ne fait pas exception : selon ses comptes annuels, AvH détient 22 filiales dans des paradis fiscaux : 3 à Chypre, 3 à Hongkong, 12 au Luxembourg, 1 au Nigeria, 2 à Oman et 1 en Suisse.

On sait désormais, grâce aux Paradise Papers, qu’il manque au moins une société offshore à cette liste : Infra Asia Development, filiale de Rent-A-Port, elle-même filiale d’AvH, a en effet son siège aux Îles vierges britanniques, un autre paradis fiscal.

Les dix plus grandes fortunes belges ont toutes des sociétés logeant des filiales dans des paradis fiscaux. Le holding de Luc Bertrand ne fait pas exception

Si on trouve des sociétés offshore parmi les filiales d’AvH, les familles actionnaires (Luc Bertrand et consorts) utilisent également les paradis fiscaux pour contrôler le groupe. Au départ de la fondation néerlandaise « Het Torentje », qui détient le contrôle ultime de la société Ackermans & van Haaren cotée en bourse, il y a une suite de sept maillons successifs, dont plusieurs sont situés dans des paradis fiscaux spécialisés dans de telles structures.

Voici cette chaîne de contrôle : 33 % du capital d’AvH est détenu par la SA Scadis Invest (Belgique), elle-même détenue par la SA Belfimas (Belgique), elle-même détenue par la SA Cellfloor (Luxembourg),  elle-même détenue par Apodia International Holding BV (Pays-Bas), elle-même détenue par la SA Palamount (Curaçao, ex-Antilles néerlandaises), elle-même détenue par la Stichting Adminitratiekantoor Het Torentje (Pays-Bas).

Les conflits d’intérêts d’Alexia Bertrand, cheffe-cab de Reynders

Alexia Bertrand est à la fois administratrice d’AvH et des deux sociétés néerlandaises de contrôle Apodia international Holding et Het Torentje. Elle est aussi conseillère communale à Woluwe-Saint-Pierre (candidate bourgmestre MR pour 2018) et cheffe de cabinet de Didier Reynders pour sa casquette de vice-Premier ministre. Ce qui signifie qu’elle intervient pour tous les dossiers, y compris économiques, débattus en « kern », le conseil des ministres restreint. Vu les nombreux secteurs d’activités du holding AvH (dragage et autre engineering maritime, banque, énergie, immobilier, soins aux personnes, agriculture, matériaux de construction, canalisation, médias, automatisation & maintenance, distribution, restauration, import-export, analyses médicales, construction métallique, matériel cinématographique, leasing, etc.), les conflits d’intérêts sont presque permanents.

« Cette situation pose la question d’un potentiel conflit d’intérêts alors qu’Alexia Bertrand est appelée à négocier au plus haut niveau les réformes économiques du gouvernement fédéral » (LLB, 5 septembre 2015)

Dès 2015, La Libre Belgique du 5 septembre souligne, peu après la nomination de la cheffe de cabinet de Didier Reynders, que « cette situation pose la question d’un potentiel conflit d’intérêts alors qu’Alexia Bertrand est appelée à négocier au plus haut niveau les réformes économiques du gouvernement fédéral ».

Le même article rappelle qu’auparavant, Alexia Bertrand était déjà membre de ce cabinet, à une autre fonction, et que « cette situation avait déjà été soulignée par certains journaux lorsque le précédent gouvernement, le gouvernement Di Rupo, s’attaquait à la réforme des banques. C’était en 2013. En coulisse, certains s’interrogeaient déjà sur la position d’Alexia Bertrand en tant que juriste de haut vol et surtout en tant que négociatrice pour le cabinet Reynders ».

L’Écho du 5 septembre 2015 indique que le ministre Reynders, au retour d’une mission au Pérou et en Colombie, a effectué un détour par le Panama pour y organiser, à la résidence de l’ambassadeur belge, une réception pour les deux entreprises belges de dragage actives sur le canal, Jan De Nul et Deme, filiale d’AvH, afin d’aplanir les différends issus de leur position concurrentielle.

Le Vif-L’Express du 4 mai 2017 pose cette question : « Le vice-Premier MR, Didier Reynders, a-t-il les mains liées dans les délicates négociations ciblant l’éolien en mer ? Le cumul de sa cheffe de cabinet, Alexia Bertrand, le contraint au mieux à une inconfortable passivité. Dont les francophones, face aux velléités flamandes, se seraient bien passés. »  En cause, ici aussi, les activités de la société Deme, filiale d’AvH.

Le Vif-L’Express du 12 mai 2017 revient avec un autre dossier impliquant Deme, celui de l’Arabie Saoudite où la société, qui y a déjà des intérêts, lorgne sur la vaste modernisation des infrastructures portuaires. On peut se demander dans quelle mesure la manœuvre politique du cabinet visant à détourner les débats relatifs à l’Arabie Saoudite sur l’industrie de l’armement n’a pas été motivée par le souci de préserver les autres secteurs.

Les conflits d’intérêts de politiciens Open VLD, CD&V et N-VA

Alexia Bertrand n’est pas la seule source de conflits d’intérêts. Frederic van Haaren est, comme Alexia Bertrand, un actionnaire familial du holding coté Ackermans & van Haaren (AvH). Et, comme elle, il cumule des mandats d’administrateur d’AvH et de société de contrôle du groupe (Belfimas N.V.) avec des mandats politiques. Il est échevin Open VDL à Kapellen et proche du bourgmestre Dirk Van Mechelen (Open VLD), ancien numéro deux du gouvernement flamand.

Autre conflit d’intérêts : Philip Heylen est l’une des figures de proue du CD&V anversois. Échevin jusqu’en 2016, il devient Business Development Manager chez AvH, fonction qu’il occupe également dans la société Rent-A-Port, filiale d’AvH et CFE (AvH et groupe Vinci). Rent-A-Port est précisément la société privée qui, avec la société publique SBI, contrôle Infra Asia Development, la société offshore qui ressort des Paradise Papers et que les comptes annuels mentionnaient comme société vietnamienne alors qu’il s’agit d’une société des Îles vierges britanniques.

Dans les rangs du CD&V, on trouve également Hans D’Hont. Comme indiqué plus haut, le n°1 du fisc a siégé au conseil d’administration de la SBI de 2006 à 2016. Il prétend avoir ignoré que la filiale Infra Asia Develoment était immatriculée aux Îles vierges britanniques. Admettons ce mensonge, comme dit Louis de Funès dans « Fantômas ». Mais un autre lien est troublant : D’Hondt est depuis 2007 administrateur de Credibe, une coquille vide offrant de plantureux salaires à ses dirigeants pour gérer l’héritage de l’ancien Office central de crédit hypothécaire (OCCH). Or le président de Credibe, Marc De Pauw, est un important cadre d’AvH, en charge de la filiale Sofinim (private equity, actifs non cotés en bourse) et du centre de coordination du groupe.

De Pauw œuvre aussi dans les rang de l’Open VLD. En 2009, De Morgen lui décerne même le titre d’ « empereur des cumulards », pour un total de 34 mandats publics et privés, dont 19 rémunérés. Il est notamment bourgmestre d’une majorité libérale-chrétienne à Destelbergen. Il a surtout été naguère directeur financier de l’ancienne Société nationale d’investissement (SNI), privatisée en 1994 et dont 83 % des actifs sont repris par AvH. Il faut croire que De Pauw lui-même faisait partie de ces actifs puisque c’est cette année-là qu’il est engagé par le groupe de Luc Bertrand pour y diriger le Private equity.

Même si elle est plus récente aux affaires que les chrétiens et libéraux, la N-VA entretient également d’étranges liens avec AvH

Même si elle est plus récente aux affaires que les chrétiens et libéraux, la N-VA entretient également d’étranges liens avec AvH. L’une de ses figures anversoises, André Gantman, est à la fois président de l’intercommunale des eaux Water-Link et de la filiale de celle-ci, Induss. Parmi les administrateurs d’Induss, on retrouve Philip Heylen, l’échevin CD&V devenu cadre chez AvH et Rent-A-Port. Plus surprenant, on rencontre, comme administrateur indépendant de cette entreprise publique, un non-politique : Marc Stordiau, qui est… le CEO de Rent-A-Port.

Le site d’information Apache s’étonne de certaines activités d’Induss : « Qu’est-ce qu’une intercommunale des eaux va faire au Vietnam avec l’argent de votre facture d’eau ? »2 Induss a en effet investi plusieurs millions dans les infrastructures du port vietnamien de Hai Phong, où est active la fameuse société offshore détenue en commun par la SBI et Rent-A-Port. Il ne s’agit évidemment pas d’une coïncidence : cet investissement a été décidé trois ans seulement après l’entrée de Stordiau au conseil d’administration d’Induss. André Gantman reconnaît d’ailleurs ouvertement le lien entre cette décision et la proximité de la filiale d’AvH : « Sans Rent-A-Port, Induss n’aurait  pas investi au Vietnam. L’entreprise y est active depuis bien plus longtemps et dispose là d’un solide ancrage. »3

Notons que le sp.a a également été mêlé à ces décisions : il dispose d’administrateurs dans Induss et feu Steve Stevaert, ancien président du parti, avait présidé le conseil de surveillance du projet industriel au port de Hai Phong.

À travers le seul exemple du groupe AvH, on constate à quel point « l’alliance entre le gouvernement et la Bourse », dénoncé au 19e siècle par Friedrich Engels, est toujours d’actualité au 21e siècle. Et cela semble tellement naturel aux mandataires des partis traditionnels qu’ils s'offusquent dès que l’on ose dénoncer ces conflits d’intérêts.

Retrouvez ci-dessous l'intervention du député fédéral du PTB Marco Van Hees au Parlement le 9 novembre dernier.

 

1. Le journaliste Ludwig Verduyn estime à 1,6 milliard d’euros le patrimoine des familles Bertrand, Ackermans et van Haaren, qui contrôlent le groupe Ackermans & van Haaren. Cela en fait la 9e fortune de Belgique (http://derijkstebelgen.be/vermogende/ackermans-van-haaren/) • 2.               https://www.apache.be/2017/02/24/antwerpse-intercommunale-lekt-miljoenen-naar-vietnamese-haven/?sh=b59fc09c45e0ae00a3f93-2036238817 • 3. Cité par Apache, ibidem.

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Commentaires

Si je comprends bien nous avons aussi notre Toto RINA mais le notre est toujours vivant... On fait moins de bruit qu'en Italie mais on est tout aussi efficace !
Sans prétention aucune, de grâce, nous comptons sur VOUS, le PTB, pour rassembler tous les belges qui veulent ce changement. Nous avons besoin d’un Leader, VOUS le PTB. Je ne crois pas que les élections futures changeront quelque chose, grâce ( ou malheureusement) aux coalitions.