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Immersion au coeur de la lutte étudiante en France

Campus universitaires bloqués, assemblées générales et manifestations : le mouvement social qui traverse l'hexagone touche également les étudiants français. Rencontre avec Charlotte Dumont, responsable à Comac (mouvement étudiant du PTB), qui s’est rendue une semaine en France au cœur du mouvement étudiant.

Grèves, manifestations, actions... depuis quelques semaines la France est en ébullition (lire plus ici). Les travailleurs, cheminots en tête, se mobilisent contre la casse des services publics orchestrée par Macron. Mais sur les campus aussi, les étudiants réagissent face à la loi ORE qui vise à sélectionner les étudiants à l’entrée des universités. Ce sont aujourd’hui des dizaines d’universités à travers toute la France qui se retrouvent mobilisées.

France : les étudiants en marche contre Macron

France : travailleurs et étudiants battent le pavé tant qu’il est chaud

Pourquoi les étudiants se mobilisent-ils aujourd’hui ?

Charlotte Dumont. En mars dernier, le gouvernement fait passer la loi nommée ORE (orientation et réussite des étudiants) ou Plan étudiant. Cette loi vise à sélectionner les étudiants à l’entrée de l’université. Depuis maintenant 10 ans, l’enseignement supérieur connaît des coupes sévère dans ses budgets. Alors même que le baby-boom des années 2000 va conduire à l’augmentation du nombre des étudiants dans les prochaines années, les résultats de ce sous financement ne feront que s’amplifier : des amphithéâtres surchargés, un encadrement des étudiants de plus en plus réduit et un taux d’échec en augmentation. Face à ça, le gouvernement français a fait le choix de la sélection au lieu du refinancement. Derrière, Macron défend une vision claire de l’enseignement réservé seulement à une partie de la population. Il a ainsi déclaré : « Nous allons arrêter de faire croire que l’université est la solution pour tout le monde. » Assez rapidement, les étudiants ont commencé à contester la loi et à se constituer en Assemblées générales (AG) pour discuter de la direction qu’ils voulaient donner au mouvement.

Selma, 16 ans, lycéenne venue à l’AG de la Sorbonne et la manifestation des cheminots du 3 mai
Dans nos lycées, on n’entend pas du tout les luttes qui sont en train de se passer alors que ça nous concerne directement. Il faut que le mouvement arrive chez nous et qu’on puisse en débattre tous ensemble. Quand on regarde les médias, on ne nous parle pas de pourquoi les étudiants se mobilisent. On nous montre juste la violence mais c’est tout. Ce qu’il faut, c’est plus de moyens et ce n’est pas ce que Macron est en train de faire. Si je suis venue à la manif des cheminots, c’est parce que je pense que c’est important de pouvoir être tous ensemble. Ça montre la solidarité. Ce qu’on revendique c’est que le gouvernement nous prennent en considération

Comment a réagi Macron à ce mouvement ?

Charlotte Dumont. Il a voulu tuer le mouvement dans l’œuf et museler la contestation en envoyant les forces de l'ordre casser les AG. Mais face à cette violence, les étudiants ont réagi avec encore plus de vigueur. C’est un événement marquant pour eux car à leurs demandes de plus de démocratie, le gouvernement a répondu par la matraque. A Nanterre (région parisienne), où j’ai pu assister à une AG, l’intervention des CRS du 9 avril a été un tournant. D’assemblées générales qui réunissaient déjà 150 personnes, elles sont montées du jour au lendemain à plus de 600 étudiants. Et celle à laquelle j’ai assisté a réuni plus de 1500 étudiants !

Leonard, étudiant en musique
Je suis là pour soutenir le mouvement étudiant contre la loi ORE et contre les réformes du gouvernement dans tous les secteurs. La loi ORE est une loi absurde, car elle impose une sélection à l’unif qui se fait en fonction de la qualité des études secondaire et cette qualité varie beaucoup en fonction du milieu social d’où les étudiants viennent. Ca va juste faire une reproduction sociale. Ce qu’il faudrait c’est refinancer.
On nous dit parfois que les blocages restreignent la liberté d’étudier. Mais cette liberté d’étudier doit être pour tout le monde. La loi ORE veut priver l’accès à toute une partie de la population. Lors des blocages, on organise des ateliers. Avec ça on arrive à faire venir des gens super intéressants comme Bernard Friot (sociologue et économiste, NdlR) avec qui on a le temps de remettre en question la société qui nous entoure. Quelque part, ça montre ce que l’université pourrait être.

A quoi ces AG servent-elles?

Charlotte Dumont. C’est un grand espace de discussion où tous les étudiants sont invités à prendre la parole. C’est là que sont décidées les directions du mouvement. Les étudiants prennent ainsi position sur différents sujets et modes d’actions. C’est notamment là que les blocages sont votés. On discute de la sélection et du problème du sous-financement de l’enseignement. Mais pas seulement : c’est là aussi qu’ils peuvent débattre de question bien plus larges qui ne sont presque jamais abordées, comme par exemple le contenu des cours et le rôle de l’enseignement dans la société. On voit aussi des étudiants d’autres pays y prendre la parole ou des travailleurs venus expliquer leur combat et apporter leurs soutiens aux étudiants. On y assiste à des débats agités et cela peut durer très longtemps mais les étudiants restent car c’est un des rares endroit où ils peuvent prendre la parole et se positionner.

Violaine, étudiante de Paris 7
Nous sommes obligés de bloquer les facs car c’est un combat à armes inégales. En face, ils nous envoient des CRS alors qu’on veut juste se réunir en AG. C’est pour l’instant le seul moyen de pression qu’on ait face à la direction.

Pourquoi les étudiants bloquent-ils leurs facs ?

Charlotte Dumont. Avant tout, ces blocages ont permis de mettre en lumière les questions de la sélection et du sous-financement de l’enseignement supérieur. Par les blocages, les étudiants ont réussi à créer des espaces de débats alors que Macron voulait faire passer la loi ORE sans aucune discussion.

Ensuite ces blocages sont devenus une nécessité pour beaucoup de facultés. Car les directions ne sont généralement pas favorables à ces protestations. Bien souvent, les directions utilisent des moyens de pressions pour empêcher le bon déroulement des assemblée générales. A Clignancourt, un des sites de l'université de la Sorbonne, par exemple, malgré la promesse de la direction de rester accessible pour le déroulement des AG, celle-ci a fermé administrativement ses portes. Les étudiants se retrouvent donc sans lieux pour pouvoir se réunir. On a vu ce mécanisme dans beaucoup d’autres facultés. A Tolbiac par exemple, après l’expulsion violente de l’occupation par les forces de l'ordre, la direction a fermé les portes afin d'empêcher tout mouvement. L’occupation des bâtiments par les étudiants devient ainsi une nécessité afin de garantir des lieux de rencontre et de débat.

Rajaa, étudiante en sciences politiques
Je me mobilise contre la loi ORE parce que je trouve qu’elle est injuste et qu’en tant qu'étudiant on devrait tous avoir un accès égalitaire à l’enseignement. Je ne trouve pas que ce soit normal qu’on instaure une sélection. La sélection, ça accentue la reproduction sociale. Ça veut dire que les gens des milieux populaires n’ont pas le même accès que les autres à l’université. Moi par exemple, je viens d’un milieu populaire, j’ai 2 frères, et je n’ai pas envie que demain ils n’aient pas accès à l’université parce qu’ils ne sont pas nés dans la « bonne » classe sociale.

A l’approche des examens, le mouvement ne va-t-il pas connaitre un relâchement ?

Charlotte Dumont. C’est aussi un autre moyen de pression de la part du gouvernement et des directions. Ils savent que la question des examens est un frein pour le mouvement. Mais les étudiants sont conscients de cette difficulté et tiennent des débats en AG pour proposer des pistes de solutions. Ils savent que c’est avant tout par un rapport de force important qu’ils pourront obtenir des avancées. Mais les actions sont possibles. Dans la faculté de Tolbiac par exemple, les examens ont été maintenus et délocalisés par la direction dans de grands hangars. Pourtant, au début de chaque examen, les étudiants se lèvent et réunissent des AG pour contester la poursuite des épreuves. Écrivant sur leurs feuilles « étudiant en grève, non à la sélection », l’administration n’a d’autre choix que d’annuler les examens. Dans d’autres facultés, grâce à la mobilisation, les sessions d’examens ont été annulées. On voit ainsi que le mouvement reste fort malgré la pression.

Ce mouvement peut-il bloquer la loi ?

Charlotte Dumont. J’ai pu observer que, contrairement à ce que Macron voudrait nous faire croire, le mouvement, loin de s'essouffler, reste toujours bien présent dans les facultés. Les étudiants se réunissent tous autour de mots d’ordre clairs : le retrait de la loi ORE, et le refinancement de l’enseignement supérieur. Même si la coordination semble parfois difficile entre les différents établissements où se passent la mobilisation.

L’Union des étudiants communistes (UEC), que j’ai pu rencontrer sur le terrain, pointe aussi comme défi la concrétisation des forces dans la rue. Alors que les AG sont encore bondées, on retrouve peu d’étudiants dans la rue lors de manifestation. Mais les appels à étendre le mouvement sont nombreux. Comme Manel, responsable de l’UEC Nanterre l’a rappelé lors d’une AG, il faut que le mouvement puisse sortir des campus pour pouvoir établir un rapport de force.

Manel, responsable de l’Union des étudiants communistes à Nanterre
En tant que militante, je suis mobilisée contre la loi ORE depuis novembre, donc dès que le projet de loi a été annoncé par le gouvernement. Cette lutte est importante pour moi pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que nous militons chaque jour pour une université émancipatrice, égalitaire, ouverte à toute et tous mais aussi pour la réussite universitaire et professionnel de chaque étudiant. On se bat donc, en tant que communistes, pour la construction d’une société de démocratie et de justice sociale. Or cette loi s’attaque directement à nos droits les plus fondamentaux. Il faut savoir que cette loi s’inscrit pleinement dans une logique de libéralisation qui touche non seulement les étudiants mais aussi tout le personnel universitaire. Dans ce contexte, on doit être à l’offensive pour pouvoir mener la riposte. Il est nécessaire d’informer, de mobiliser et conscientiser les étudiants afin que le mouvement étudiant continue de grandir. Notre mouvement s’inscrit aussi dans un contexte de lutte sociale des cheminots, des infirmières, des retraités, etc. pour la défense du service publique. La combinaison du mouvement étudiant avec celui des travailleurs en lutte peut créer un véritable rapport de force. Pour moi, être mobilisé, c’est d’abord dire non à la sélection, venir aux AG, participer aux différentes actions organisées par les étudiants, aux manifestations mais c’est aussi échanger nos idées et notre vision des choses. Le plus important est de se dire que des victoires sont possibles.

Enfin, les étudiants ne sont pas seuls à réclamer un autre modèle de société. Le mouvement des travailleurs emmené par les cheminots détient un potentiel victorieux très important. Peu à peu, les différents secteurs qu’on avait rarement vu se mobiliser convergent et le mouvement étudiant pourrait profiter de ce tremplin pour s'accroître et renforcer le mouvement commun contre les politiques appliquées par Macron.

Le 19 avril, une soixantaine d’étudiants de Comac était en France pour manifester en solidarité avec les étudiants et travailleurs français. Pourquoi Comac s’intéresse autant à ce qui se passe en France ?

Charlotte Dumont. Ces mesures de sélection et plus largement de casse des services publics s’inscrivent dans des logiques européennes. Des deux côtés de notre pays, des projets similaires sont déjà en préparation et visent tous à limiter l'accès à l’enseignement supérieur. En France comme en Belgique, ces mesures sont justifiées à chaque fois par le manque de moyen. « Il n’y a pas assez d’argent pour pouvoir refinancer », répètent les gouvernements qui, pendant ce temps-là, font des cadeaux fiscaux de plusieurs milliards aux entreprises. Derrière ces mesures, c’est une même vision de l’enseignement supérieur qui se cache : celle d’un enseignement réservé à une élite.

La lutte des travailleurs, étudiants, retraités, etc. français contre leur gouvernement, c’est une lutte contre l’Europe des riches. Nous voulons parler ce qui se passe là-bas afin de mettre en lumière les logiques communes. Nous savons qu’une Europe des travailleurs ne pourra venir que d’un mouvement européen solidaire et large. Et ce mouvement devra nécessairement se construire par le bas, dans la rue.

 

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