6 novembre 2014, 120 000 personnes marchent dans les rues de Bruxelles contre les mesures du gouvernement. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

Gouvernement contre mouvement social : c’est 1-1 à la mi-temps

« Face à la politique du gouvernement de l’élite Michel-De Wever, une vague de résistance sociale a déferlé sur le pays. Les syndicats en sont la colonne vertébrale, renforcés par plus de 1 000 organisations sociales au sein de mouvements citoyens comme Hart Boven Hard et Tout Autre Chose. Entre le gouvernement et le mouvement social, c’est 1-1 à la mi-temps », selon Peter Mertens. La seconde mi-temps est prévue en automne : une nouvelle manifestation nationale en front commun syndical est annoncée pour le 7 octobre à Bruxelles. Jetons un coup d’œil rétrospectif sur la première mi-temps pour que les mouvements sociaux gagnent la seconde. 

Dès son entrée en fonctions, le gouvernement Michel-De Wever a fait très fort en annonçant un plan d’austérité et de réformes antisociales parmi les plus graves depuis la guerre : saut d’index, coupes dans les services publics et la culture, âge de la pension reporté à 67 ans, suppression de la prépension, service minimum...

Après 7 mois de résistance sociale, le gouvernement a réussi à imposer un certain nombre de ces mesures. Mais celles-ci sont toujours contestées par le mouvement social.

Le gouvernement n’a pas gagné sa bataille pour un de ses objectifs stratégiques : porter un grand coup au pouvoir des syndicats et du monde associatif.

La capacité de mobilisation du mouvement social a étonné 

La capacité de mobilisation du mouvement social dans notre pays a étonné beaucoup de monde lors de l’année écoulée. Pas moins d’un millier d’organisations sociales, d’associations de terrain ont rassemblé leurs forces dans un nouveau mouvement citoyen en Flandre : Hart Boven Hard. Elles ont donné naissance à une vague de résistance sociale qui n’a cessé de s’amplifier. Les syndicats leur ont rapidement emboîté le pas : dès le 15 octobre, quatre jours après la prestation de serment du gouvernement fédéral, ils annonçaient leur plan d’action.

Le 15 décembre, une grève nationale de 24 heures mettait le pays totalement à l’arrêt

Trois semaines plus tard, le 6 novembre, plus de 120 000 personnes manifestaient dans les rues de Bruxelles. Hart Boven Hard et les étudiants avaient également mobilisé pour cette manifestation.

Le 17 novembre, les étudiants manifestaient contre l’augmentation du minerval en Flandre.

Les 24 novembre, 1er décembre et 8 décembre ont eu lieu des grèves tournantes provinciales. Et, le 15 décembre, une grève nationale de 24 heures mettait le pays totalement à l’arrêt. En trois semaines de temps, la production dans certaines entreprises a été perturbée à deux reprises. Tous les grands centres économiques et zonings industriels étaient à l’arrêt ou fortement perturbés, et de nombreuses petites entreprises ont été pour la première fois confrontées à une grève.

Aux piquets, les membres des syndicats ont fraternisé avec des activistes du milieu associatif. Pour la première fois, des artistes sont venus chanter et jouer des pièces de théâtre aux piquets et des événements de solidarité se sont tenus à Bruxelles ou à Anvers. 

Dans la foulée du mouvement, un équivalent francophone de Hart Boven Hard est né : Tout Autre Chose. Artistes, acteurs du mouvement associatif, du monde culturel, citoyens et organisations sont entrés dans la danse au Sud du pays, et ont renforcé le mouvement social. 

Entre la mi-mars et fin avril, une deuxième vague d’actions a suivi. Le dimanche 29 mars, Hart Boven Hard et Tout Autre Chose ont mobilisé plus de 20 000 personnes, bravant une météo très mauvaise. Dans les jours qui ont suivi, plus de 35 000 syndicalistes ont mené des actions dans tout le pays. Et le 22 avril, le syndicat socialiste a organisé une grève générale dans les services publics.

Le gouvernement a dû constater que le mouvement social n’a rien perdu de sa force

Ce que personne n’estimait possible le soir des élections du 25 mai 2014, avec la victoire de la N-VA et du MR, est devenu réalité. En sept mois de temps, les syndicats et le monde associatif ont mobilisé plusieurs centaines de milliers de travailleurs pour protester, manifester et faire grève. Cela a étonné tout le monde en Belgique, et même à l’étranger.

Au cours de ce mouvement, une nouvelle jeune génération de milliers d'activistes a pu se forger une précieuse expérience de la lutte politique et syndicale. Ils ont expérimenté la force formidable de la résistance sociale. C'est un atout pour l’avenir.

Le gouvernement, qui s’était fixé comme objectif de porter un grand coup au pouvoir des syndicats et du monde associatif, a bien dû constater sur le terrain que le mouvement social n’avait rien perdu de sa force.

Pour une société à dimension humaine

On n’a jamais autant discuté des choix de société de ce gouvernement. Hart Boven Hard, Tout Autre Chose, les syndicats, tous rejettent le modèle de société égoïste défendu par ce gouvernement de droite, qui subordonne toutes les valeurs humaines et la solidarité à la compétitivité des entreprises et aux millionnaires. « Chacun pour soi », « Si on ne trouve pas de travail, c'est de sa faute », « Les équipements collectifs ne peuvent être gratuits »…

Une économie est au service de l’homme et de la société, et non le contraire

Cette vision de société est rejettée par les nombreuses associations regroupées autour du manifeste d'Hart Boven Hard : « L’accord de gouvernement traduit  la notion de “valeur” en termes exclusivement économiques. Les nombreuses dimensions de la riche existence humaine – l’être humain qui apprend, qui crée, qui soigne, qui aime, qui joue, qui est social… – doivent faire place à la seule dimension économique. (…) Une économie est au service de l’homme et de la société, et non le contraire. Nous voulons de l’oxygène pour la société, et non que tout l’oxygène soit pris pour être donné aux entreprises. La vie associative, l’enseignement, les soins, la culture, les services… ne sont pas une “charge”. Au contraire, ils font partie de notre richesse. »1 Ce débat de société est très important pour l’avenir.

15 décembre : gouvernement et patrons sur la défensive

Pendant les mois d’octobre et novembre, le gouvernement a été pris de vitesse. Le soir des élections du 25 mai, c’était la fête au quartier général de la N-VA, et également dans les QG patronaux. La grande victoire électorale de la N-VA dégageait la voie pour une politique d’austérité dure. Enfin, on pouvait toucher au pouvoir des syndicats et de l’associatif. La Belgique conservatrice de droite exultait donc lorsque, le 11 octobre, le gouvernement fédéral N-VA, CD&V, Open Vld et MR prêtait serment.

Cependant, deux mois plus tard, gouvernement et patrons étaient sur la défensive. Cela s’est manifesté à trois endroits :

Jan Jambon (N-VA) a admis que son parti a effectué un virage

1. Chez les partis au gouvernement. Bart De Wever et le gouvernement ont pris peur face à l’ampleur et à la force des actions. À Bruxelles, en Wallonie et en Flandre. Ce que le Premier ministre de l’ombre Bart De Wever n’avait jamais pensé possible a quand même eu lieu : les actions ont obtenu un accueil favorable dans l’opinion publique, y compris en Flandre. Tout ceci a fortement attisé les oppositions dans le gouvernement entre, d’une part, la N-VA et l’Open Vld, et de l’autre, le CD&V et le MR. La N-VA et l’Open Vld n’ont d’abord rien voulu savoir des premières concessions minimales accordées aux syndicats2  le 23 décembre, mais ont quand même fini par les accepter, de peur que le CD&V fasse tomber le gouvernement. Le vice-Premier ministre Jan Jambon (N-VA) a admis que son parti a effectué un « virage » : « Nous prenons maintenant un petit virage pour finalement atteindre notre but. » 3

2. Au quartier général de la N-VA. Bart De Wever a vu d’un mauvais œil la manière dont la N-VA a perdu des plumes dans l’opinion publique. Le 26 décembre, il déclarait dans une interview : « C’est bien ancré dans les têtes : cette histoire des super-riches qui échappent à tout, et surtout, que c’est aussi ce que veut cette coalition, et certainement la N-VA. Parce que ce serait un parti qui fait 30 % des voix, mais défend seulement 1 %. »4 La perte d'estime de la N-VA s’est aussi manifestée dans tous les sondages qui ont suivi, le parti y perdant invariablement 10 à 15 % de ses électeurs (les sondages attribuent à la N-VA entre 27 et 28 %, contre 31 % lors des élections en 2014).

« Le gouvernement semble ne plus pouvoir rien faire de bon pour personne »

3. Chez les patrons. Entre le 1er et le 15 décembre, il n’y a pas eu un jour sans que l’un ou l’autre patron ne se prononce dans la presse contre le saut d’index parce que celui-ci « fâche les syndicats ». En décembre, le quotidien économique De Tijd écrivait : « La grogne du monde des entreprises est une épine supplémentaire pour le gouvernement. Cela fait des mois qu’il subit les attaques des syndicats et de l’opposition qui lui martèlent qu’il saigne la classe moyenne pour distribuer des cadeaux aux riches et aux entreprises. Maintenant que les entreprises se pressent aussi au mur des lamentations, le gouvernement semble ne plus pouvoir rien faire de bon pour personne. »5

Six atouts forts

Entre le 15 octobre et le 15 décembre, la lutte sociale disposait de six atouts forts : un front commun syndical ; la solidarité interprofessionnelle qui s’est montrée dans les actions communes des travailleurs du privé et des agents des services publics ; l’unité nationale entre les travailleurs de Flandre, de Wallonie et de Bruxelles ; une large opinion favorable dans la population, entre autres par la participation des mouvements citoyens Hart boven Hard et Tout Autre Chose ; l’unité autour des revendications centrales : le retrait du saut d’index, le maintien de l’âge de la pension et de tous les systèmes de pension anticipée, le refus du démantèlement des services publics et l'exigence d'instaurer un impôt sur la fortune ; et, pour finir, un plan d’action mobilisateur.

Contre-offensive idéologique

À partir du 15 décembre, le gouvernement a tout mis en œuvre pour saper ces six atouts via une contre-offensive politique et idéologique sur quatre plans.

1. La promesse d’un tax-shift

La revendication portée par la plus large base était celle de cesser d'attaquer la classe moyenne pour s’adresser aux 2 % des plus riches par l’instauration d’un impôt sur la fortune. Les infos sur Marc Coucke6, LuxLeaks et SwissLeaks ont encore renforcé ce mécontentement. Bart De Wever n’a pas manqué de le constater : « Le génie est sorti de la bouteille et il n’y a plus moyen de l’y faire rentrer. Tout est mis dans le même sac, avec l'idée que "les riches ne paient rien". »7 Pour calmer les esprits, le gouvernement a alors promis, par l’intermédiaire de Kris Peeters (CD&V), la réalisation d’un « tax-shift » en janvier.

La base favorable à une taxe sur la fortune est si large que gouvernement et patrons craignent qu’un tax shift ne soit pas accepté sans toucher 
sérieusement aux grosses fortunes

Cependant, dans les mois et semaines qui ont suivi, la mise en œuvre de ce tax-shift a continuellement été reportée : en mars, en juin, en juillet ou même à l’automne. Entre-temps, le gouvernement a essayé de modifier la nature du tax-shift, censé être un glissement des charges fiscales des 99 % vers les 1 % les plus riches.

Le gouvernement a d’abord cherché d’autres sources de rentrées, comme une hausse de la TVA, des écotaxes… Ensuite, avec le revenu du tax-shift, il a voulu financer une baisse des charges salariales pour les entreprises. Ces derniers mois, il a ainsi tenté par ces manœuvres de transformer le tax-shift en un instrument en faveur des patrons et principalement payé par la population elle-même via une hausse de la TVA et des écotaxes.

Cette manipulation du tax-shift par le gouvernement va-t-elle réussir ? Voilà qui est tout sauf assuré. La base favorable à une taxe sur la fortune reste tellement large que le gouvernement et les patrons craignent qu’un tax shift ne soit pas accepté si celui-ci ne touche pas sérieusement aux grosses fortunes.

Dans une interview au Soir, le président du Voka (association patronale flamande) Michel Delbaere plaide contre un tax-shift, à l’étonnement du journaliste : « Mieux vaut ne pas avoir de baisse des charges sur le travail qu’une baisse financée par des taxes sur le capital ou sur l’immobilier, au nom de l’équité. »8

Il y a donc une réelle chance que le report d’un tax-shift se transforme en suppression définitive.

2. Une offensive médiatique

Le gouvernement a utilisé une communication habile pour casser l’image positive dont bénéficie le mouvement social, mettant en exergue la violence à la fin de la manifestation du 6 novembre, puis les images d’incidents durant les actions de grève. Bart De Wever l’a formulé ainsi : « J’espère que les scènes de la grève qui surgissent désormais vont faire fondre le soutien – des images comme cette dame qui fait fermer un magasin par la violence, des piquets de grève tout joyeux, ceux qui font la fête sur la voie publique. »9

Les syndicats ont été accusés de mener des grèves politiques pour faire tomber le « gouvernement démocratiquement élu »

Le gouvernement et les patrons ont également élaboré des calculs sur le « coût économique » des grèves. Ils ont accusé les syndicats d’avoir le but politique de faire tomber le « gouvernement démocratiquement élu ». Début janvier, le gouvernement a aussi utilisé les attentats à Paris pour mettre au premier plan la question de la sécurité et le racisme et ainsi détourner l’attention des thèmes socio-économiques.

Cette offensive médiatique a connu un certain succès. Le CRISP, Centre de recherche et d’information socio-politiques10, écrit : « Les syndicats ont en outre souffert de la pression politique et médiatique. Accusés de faire le jeu de l’opposition en menant une grève politique, ils ont dès lors volontairement limité leur action au champ socio-économique et n’ont pas souhaité mettre une pression trop forte durant trop longtemps sur le gouvernement, préférant entrer en négociation dès le lendemain de la grève du 15 décembre. »11

Le gouvernement poursuit un projet politique : donner des cadeaux aux entreprises et aux riches au détriment des travailleurs. Il est donc absurde que ce gouvernement qualifie la résistance contre sa vision de société du « moi d’abord et les autres peuvent crever » de grève politique en faveur d’un parti (en l’occurrence le PS, comme cela a été avancé). Et il est parfaitement normal que le mouvement de résistance sociale ait, à côté des revendications socio-économiques, également des buts politiques, en outre portés une large base bien au-dessus de toutes les frontières de partis – à savoir la réalisation d’une société juste et solidaire où ce sont les épaules les plus fortes qui portent les charges les plus lourdes.

3. Négocier, oui, mais pas sous la menace d’actions

Après le 15 décembre, le gouvernement a promis le début d’une « vraie » concertation sociale – à condition qu’il n’y ait pas de nouvelles actions. Le gouvernement savait pertinemment que les syndicats pouvaient utiliser leurs points forts et augmenter la pression par un nouveau plan d’action. Ce que le gouvernement voulait éviter. Après le 15 décembre, l’idée s’est par ailleurs largement répandue dans le mouvement social qu’il fallait « donner une chance aux négociations ». Le 15 décembre, les trois syndicats ont ainsi décidé, comme l’écrit le CRISP, « malgré le souhait de certains de leurs militants de poursuivre la mobilisation, de ne pas prévoir de nouvelles actions et de s’engager, prudemment, dans une négociation ».12

4. Négocier, oui, mais pas sur les revendications centrales

Dès le début, le gouvernement a refusé de négocier sur les revendications centrales. Pour lui, il n’était pas question d’aborder le retrait du saut d’index, la suppression du report de l’âge de la pension, le maintien des possibilités de pension anticipée, l’arrêt des économies dans les services publics et l’impôt sur la fortune.  

Dès le début, le gouvernement a refusé de négocier sur les revendications centrales

Les syndicats sont donc allés à la table des négociations dans l’espoir de pouvoir tout de même faire passer ces points centraux auprès du gouvernement. Le déroulement des négociations a montré qu’ils n’y ont pas réussi. À quelques réparations près – certaines mesures de transition et une petite marge salariale (totalement insuffisante pour compenser le saut d’index) –, les négociations ne déboucheront plus sur rien.

Ces deux points, les thèmes des négociations et la menace d’actions, sont bien sûr liés. Les négociateurs ne peuvent contraindre à discuter des revendications centrales que s’ils ont un plan d’action sous le coude, une chose sur laquelle ils peuvent retomber dans le cas d’un refus du gouvernement.

Vers une deuxième mi-temps réussie à l’automne

La manifestation nationale du front commun syndical annoncée pour le 7 octobre 2015 montre que la combativité des syndicats n’est pas brisée. L’unité autour des quatre revendications centrales reste grande. Si la résistance sociale – le syndicat et le monde associatif – réussit à tirer les leçons des expériences passées, une victoire à l’automne est possible. Même des mesures votées, comme un saut d’index, peuvent toujours être retirées.

Partout en Europe, la gauche conséquente, qui repose sur le mouvement de lutte sociale, avance une nouvelle alternative sociale

Partout en Europe, comme en Grèce et en Espagne, on voit comment la gauche conséquente, qui repose sur le mouvement de lutte sociale, avance et fait croître une nouvelle alternative sociale. Chez nous également, la gauche conséquente peut se renforcer dans les mouvements sociaux et ainsi contribuer à une victoire de la résistance sociale à l’automne.

 

 

1. http://www.hartbovenhard.be/septemberverklaring
2. Pour plus d’info sur ces premières concessions, voir http://ptb.be/articles/aucune-concession-essentielle-du-gouvernement-sous-le-sapin-de-noel
3. De Standaard, 24 décembre 2014
4. http://m.newsmonkey.be/article/27421
5. De Tijd, 30 décembre 2014
6. Marc Coucke a vendu son entreprise avec 1,5 milliard de profit sur lequel il a payé zéro euro d’impôt.
7. http://m.newsmonkey.be/article/27421
8. Le Soir, 27 mai
9. http://m.newsmonkey.be/article/27421
10. Centre de recherche et d’information socio-politiques – CRISP. www.crisp.be.
11. « Belgique – Le projet gouvernemental contesté par la mobilisation et la négociation », voir http://www.crisp.be/crisp/wp-content/uploads/analyses/2015-04-24_ACL_2015-Belgique_le_projet%20_gouvernemental_conteste_par_la_mobilisation_et_la_negociation.pdf
12. idem

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