Le 22 mars dernier, les étudiants ont rejoint les travailleurs en lutte contre les plans de casse sociale du gouvernement français. (Photo Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF))

France : les étudiants en marche contre Macron

Les assemblées étudiantes et les blocages se multiplient dans les universités en France. Les étudiants s’opposent à la mise en place de la sélection à l’entrée des universités visant à en réduire l’accès. Une lutte qui, dans le cadre du mouvement plus large pour la défense des services publics mené par les cheminots, peut faire tache d’huile.

« Nous ferons en sorte que l’on arrête de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde » affirmait le nouveau président français Emmanuel Macron dans l’hebdomadaire « Le Point » le 31 août dernier. Face au taux d’échec important des étudiants, l’ex-banquier de Rothschild avance l’idée que les étudiants qui échouent n’ont tout simplement pas leur place sur les bancs de l’université. Une affirmation qui a fait bondir de nombreux étudiants et enseignants. « Il serait vain, nous dit-on, d’accueillir davantage d’étudiants à l’université dès lors qu’ils n’ont pas le niveau. Ce serait un gaspillage des deniers publics ! Mais la finalité de l’Education nationale n’est-elle pas d’éduquer et de former ? Ce qui fait la noblesse de notre métier n’est-il pas d’élever le niveau de ceux qui ne l’ont pas, c’est-à-dire pas encore ? Quel serait notre rôle s’il s’agissait seulement de dispenser des cours à ceux qui n’ont aucun problème et qui ont la chance d’avoir le niveau et d’être doués pour les études supérieures ? », répondaient 425 enseignants et chercheurs dans une carte blanche1 en soutien au mouvement étudiant en cours.1

L’université : pour tout le monde ou pour l’élite ?

Des enseignants fâchés de ne pas recevoir les moyens nécessaires pour encadrer correctement les étudiants. Les dix dernières années ont en effet été marquées par la réduction drastique des budgets et le gel des créations de postes à l’université, alors même que le baby-boom des années 2000 va conduire à l’augmentation du nombre des étudiants dans les prochaines années. Résultat : des amphithéâtres surchargés, un encadrement des étudiants de plus en plus réduit et un taux d’échec élevé.

Une situation de pourrissement organisée par l’État qui permet aujourd’hui de justifier la réforme de la ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal, « l’Orientation et la réussite des étudiants » (loi ORE appelée aussi « Plan Etudiants » ou « loi Vidal »). Une réforme qui, loin de vouloir faire « réussir » les étudiants, vise à limiter l’accès des jeunes à l’enseignement supérieur. La loi ORE permet en effet aux universités de sélectionner les étudiants sur base de leur candidature, avec comme conséquence supplémentaire d’aller vers des universités à deux vitesses. Certaines universités pourront n’accepter que les meilleurs étudiants venant des meilleures écoles, tandis que les autres seront relégués dans des universités de seconde zone.

Photo MJCF

La jeunesse est ainsi sacrifiée pour raisons budgétaires, ou plutôt au profit des millionnaires. On estime à 1 milliard d’euros par an supplémentaire les besoins de l’enseignement supérieur pour remplir ses missions et rattraper les déficits chroniques d’investissements. La suppression de l’ISF et la nouvelle taxation du capital vont coûter 4,5 milliards d’euros pour la seule année 2018. De quoi largement mener une autre politique pour l’enseignement supérieur.

Les coups de matraques font... grandir le mouvement

« Vous commémorez Mai 68 d’une main, et dégainez la matraque de l’autre. Quel modèle de société proposez-vous donc à notre jeunesse ? Des policiers dans des écoles, des CRS pour les partiels, des étudiants en garde à vue ? Une société se mesure à la fougue de sa jeunesse. Et ce mouvement étudiant s’inscrit dans le mouvement actuel des cheminots, du personnel de la santé, retraités et fonctionnaires qui remettent en question ce modèle de société ! » lançait la députée du Parti communiste (PCF) Elsa Faucillon lors de l’Assemblée du 10 avril au Premier ministre Edouard Philippe suite à l’intervention musclée des CRS à l’Université de Nanterre la veille.

Ces dernières semaines, les interventions policières sur les campus pour réprimer le mouvement étudiant se sont multipliées : Nantes, Bordeaux, Montpellier, Lyon, Paris, Lille, Caen, Dijon, Grenoble, Strasbourg… Et puis Nanterre, où la disproportion des moyens employés contre quelque 150 étudiants occupant pacifiquement une salle de l’université a choqué et fait le tour des réseaux sociaux. Les étudiants ont été secoués et gazés tandis que ceux identifiés comme les meneurs étaient tout simplement arrêtés. Dès le lendemain, plus de 600 étudiants et membres du personnel se réunissaient en assemblée et votaient le blocage de l’université.

Photo MJCF

Les tentatives de répression du mouvement étudiant ont jusqu’ici l’exact effet inverse et poussent plus d’étudiants à rejoindre le mouvement contre la sélection. La combativité des cheminots a également joué un rôle dans le développement du mouvement étudiant ces dernières semaines. Les étudiants étaient plusieurs milliers lors de la manifestation pour la défense des services publics le 22 mars emmenée par les cheminots et ils seront sans doute encore plus nombreux à manifester aux côtés des travailleurs des services publics le 19 avril également.

Perspectives de victoire du mouvement

Plusieurs éléments font la force du mouvement étudiant actuel. Il se cristallise autour de revendications claires : retrait de la loi ORE, refinancement public de l’enseignement supérieur et libertés démocratiques au sein de l’université. Le mouvement étudiant peut également compter sur un soutien certain des enseignants et sa convergence avec la lutte des cheminots, et des travailleurs plus largement, a le potentiel pour développer un rapport de force favorable.

Cependant, si les blocages et les assemblées étudiantes – comptant jusqu’à 3 000 étudiants ! – se multiplient, le mouvement ne se traduit pas encore en manifestations massives des étudiants. Le mouvement manque en effet de coordination entre les différentes universités et aucune organisation syndicale étudiante ne peut prétendre en avoir la direction. L’UNEF (Union nationale des étudiants de France), qui avait mené en 2006 le mouvement étudiant victorieux contre le Contrat première embauche (CPE), s’est entre-temps considérablement affaiblie au détriment de la FAGE (Fédération des associations générales étudiantes) qui soutient la réforme du gouvernement et qui n’a cessé de gagner du terrain dans les instances représentatives.2

Antoine Guerreiro, secrétaire national des Etudiants communistes, pointe trois éléments à développer pour apporter des perspectives de victoire au mouvement actuel. Premièrement, arriver à traduire les assemblées étudiantes en manifestations massives autour de revendications claires. Ensuite, se mettre résolument aux côtés des cheminots et des travailleurs en lutte et faire converger leurs luttes respectives contre la politique de Macron. Enfin, mener la lutte jusqu’au bout et de manière résolue pour la victoire.

Une lutte aux enjeux européens

La limitation de l’accès aux universités est une tendance que l’on retrouve dans plusieurs pays européens, et s’inscrit dans la volonté de l’Union européenne de développer des universités d’élite.

Que ce soit en Belgique francophone ou néerlandophone, la mise en place de la sélection est également sur la table, même si les partis actuellement au pouvoir attendront sans doute après les élections pour tenter de l’imposer. Côté francophone, le rapport d’experts de l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) qui rassemble les directions des établissements d’enseignement supérieur francophone a déjà fait savoir que la sélection était l’une des pistes envisagées pour réduire le nombre d’étudiants. Côté néerlandophone, le recteur Luc Sels de la KU Leuven, la plus grosse université du pays, s’est prononcé en faveur de la sélection, avec le test d’orientation comme étape intermédiaire. « L’université n’est pas faite pour tout le monde », répètent-ils tous en choeur.

La lutte des étudiants en France met donc en lumière non seulement les réformes à venir en Belgique, mais également qu’il est possible de s’y opposer et de se battre pour que l’enseignement soit refinancé suffisamment pour pouvoir accueillir tous les jeunes qui souhaitent étudier. Une victoire des étudiants en France pourra permettre de relancer le débat de fond sur l’orientation de l’enseignement supérieur en Europe et encourager les étudiants d’autres pays à s’y opposer. C’est pourquoi Comac, le mouvement étudiant du PTB, était présent en France le 22 mars dernier et se rendra une nouvelle fois en France le 19 avril soutenir la lutte des étudiants et des travailleurs français.

 

1 https://www.francetvinfo.fr/choix/tribune-une-selection-absurde-plus-de-400-enseignants-chercheurs-denoncent-la-reforme-de-l-acces-a-l-universite_2693044.html • 2 Annabelle Allouch, Les étudiants livrés au marché de l’anxiété, Monde diplomatique, avril 2018

 

Ajouter un commentaire

You must have Javascript enabled to use this form.