Fact check sur l'écart des pensions: Kim De Witte, spécialiste pensions du PTB, répond à Itinera

auteur: 

Kim De Witte

Les pensions belges sont faibles. « De 11 à 43% plus faibles que les pays voisins », conclut une étude du PTB consultable ici. Jean Hindriks (Itinera) s’est dit sceptique. Kim De Witte, auteur de l’étude du PTB et spécialiste des pensions, lui répond. Point par point.

1. Peut-on parler seulement d’un écart des pensions sur les montants bruts ?

  • Selon Jean Hindriks (Itinera), «s'il est correct de dire que le niveau moyen de pension du travailleur du privé est plutôt bas, concède l'un des membres du comité, c'est surtout vrai en brut car la fiscalité belge pèse peu sur les revenus de remplacement, dont les pensions». De plus, le calcul n'intègre pas la pension des fonctionnaires, plus favorable en Belgique. (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte (PTB) : « La Commission de réforme des pensions, présidé par Frank Vandenbroucke, a calculé le taux de remplacement agrégé, c'est-à-dire le revenu de pension total des individus entre 65 et 74 ans en comparaison avec les revenus du travail des individus entre 50 et 59 ans, en montants brut et net. En montant brut, le taux de remplacement en Belgique[1] est de  44 %. Au Luxembourg, il est de 74 %, en France, de 64 %, en Autriche, de 60 %.

Une comparaison des montants nets accroît le pourcentage pour la Belgique, mais aussi pour les autres pays. Le taux net de remplacement agrégé, en Belgique, se situe à 60 %. Au Luxembourg, il est de 82 %, en France, de 74 % et, en Autriche, de 76 %.

L’écart des pensions reste donc très grand, aussi pour les montants nets. Dans ces chiffres, les pensions des fonctionnaires sont comprises. La pension des fonctionnaires en Belgique n’est pas plus favorable que dans nos pays voisins. »

2. Peut-on comparer notre système de pensions avec l’Allemagne?

  •  «Les modes de calcul des pensions sont différents selon les pays, fait ainsi remarquer Jean Hindriks (Itinera, professeur d'Economie à l'UCL). Les Allemands intègrent pensions légales et complémentaires collectives, ce qui correspond chez nous aux 1er et 2e piliers». Ce qui reviendrait alors à augmenter de 579 euros le montant de la pension moyenne belge. (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte : « Les modes de calcul des pensions sont en effet très différents selon les pays. C’est exactement ça que l’étude démontre. L’étude compare les pensions légales, c’est-à-dire ce que les gens reçoivent obligatoirement.

La comparaison avec l’Allemagne concerne que le premier pilier, pas le deuxième pilier. La pension du premier pilier en Belgique est plus basse qu’en Allemagne, parce qu’un salarié qui a travaillé 45 ans en Belgique reçoit une pension équivalente à 60 % du revenu moyen. En Allemagne, c'est 67 %, pour une carrière de 35 ans.

La thèse que le deuxième pilier en Belgique fait augmenter la pension avec 579 euros par mois en moyenne est erronée. Selon le centre de recherche en sociologie à la KUL, ce montant est de 214 euros pour les travailleurs salariés[2]. Les chercheurs précisent qu’il s’agit d’une moyenne, qui cache des grosses différences : la moitié des pensions complémentaires payées vont à 5 pourcent des travailleurs salariés. En d’autres, les pensions complémentaires sont très inégalitaires. Les pensionnés pauvres, qui en ont le plus besoin, bénéficient en le moins. »

3. Peut-on comparer notre système de pensions avec la France et les Pays-Bas ?

  • A l'inverse, «la France n'a pas de pensions complémentaires et a donc opté pour des pensions légales plus élevées, poursuit-il. Quant aux Pays-Bas, c'est un modèle ou le seuil minimum de la pension est très bas et où chacun le complète par un système de capitalisation. C'est la privatisation des pensions, un modèle qui a été fort critiqué en 2008 car les fonds de pensions ont connu des pertes énormes» (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte : « La France fait en effet le choix d’investir dans des pensions légales fortes. Le résultat, c’est un risque de pauvreté pour les personnes âgées deux fois moins élevés que chez nous. Le PTB propose justement d’apprendre du modèle français.

La pension minimum aux Pays-Bas, pour quelqu’un qui y a habité pendant 50 ans, même sans avoir travaillé une seule journée, est égale à 90 pourcent du salaire minimum aux Pays-Bas. Pour 2015, cela revient à 1.111,55 euros par mois. C’est presque autant que la pension légale en Belgique, pour quelqu’un qui a travaillé 38 ans avec un premier salaire de 7.500 euros et un salaire final de 45 206,24 euros par an (montants bruts). En plus, aux Pays-Bas, les pensions complémentaires sont obligatoires pour presque tout le monde et les montants sont beaucoup plus élevés qu’en Belgique. C’est pour ça qu’aux Pays-Bas on arrive à des taux de remplacements agrégés de 85 %, c'est-à-dire 25 % de plus qu’en Belgique (montants nets). »

4. Peut-on comparer des pays avec des durées de carrière différentes ?

  • Autre argument à prendre en compte: la durée de la carrière. En moyenne, le Belge s'arrête de travailler à 59 ans, quand l'Allemand est actif jusqu'à 63 ans et le Hollandais, 64 ans. « De plus, on détient un très mauvais record au niveau du taux d'emploi chez les plus de 55 ans, souligne-t-il. On cotise donc moins ». (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte : « L'étude du PTB montre bien que la durée de la carrière n'est pas la première cause de l’écart des pensions. Parmi des salariés qui ont travaillé exactement aussi longtemps et gagné exactement autant en Belgique, en Allemagne, en France, au Luxembourg et aux Pays-bas, ce sont les Belges qui ont les pensions les plus basses. La faible pension est surtout liée au système belge des pensions à proprement parler, et non au fait d'avoir travaillé plus longtemps ou moins longtemps.

C'est ce qui découle aussi d'une comparaison avec les chiffres sur l'allongement des années de travail. Selon Eurostat, 22,8 % de la population belge de 60 et 64 ans était active. Pour la même tranche d'âge, les pourcentage était, au Luxembourg, de 22,9 %, en Autriche, de 23 % et, en France, de 23,3 % (chiffres de 2013)[3]. »

5. Le patrimoine immobilier des pensionnés compense-t-il le risque de pauvreté ?

  • Jean Hindriks réfute également le calcul du risque de pauvreté établi par le chercheur de la KUL. En effet, il n'intègre pas le patrimoine immobilier des pensionnés. «Or le dernier rapport de la Banque nationale montre que plus de 85% des pensionnés sont propriétaires». Et celui-ci d'étendre son analyse au patrimoine net des pensionnés (actifs financiers + biens immobiliers au prix du marché – crédits en cours). «En Belgique, il est de 500.000 euros en moyenne, le double par rapport à l'Allemagne, alors qu'en France, il se situe à 325.000 euros». Dès lors, le risque de pauvreté du pensionné belge doit être divisé par deux (10%), ce qui le situe en dessous de celui des moins de 65 ans (13%). (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte : « Ce serait en effet intéressant de comparer la Belgique et les pays voisins en ce qui concerne le risque de pauvreté des personnes âgées sur la base d’un revenu tenant compte du loyer imputé. Cependant, les pays de l’Union européenne utilisent des méthodes totalement différentes pour calculer le loyer imputé, rendant les résultats incomparables et dès lors, cette comparaison peu pertinente. C’est aussi la conclusion du comité de vieillissement[4].

La thèse que les Belges sont beaucoup plus propriétaires de leurs maisons est à relativiser. En réponse à une question parlementaire récente, le ministre compétent disait que 70% des familles belges sont propriétaire de leur maison, comparé à 60 pourcent en moyenne pour la zone européenne[5]. Beaucoup de rapports montrent d’ailleurs que ce sont surtout les revenus plus élevés qui sont propriétaires[6].

En ce qui concerne les montants de 500.000 et 325.000 euros, la Banque Nationale parle d’une surévaluation du marché immobilier en Belgique de 20 à 50% (overwaardering van de immobiliënmarkt met 20 tot 50%). Ces chiffres seraient confirmés par l’OCDE et le FMI[7]. »

6. Le PTB sous-estime-t-il le coût du veillissement ?

  • «Faire payer une hausse des pensions par les moins de 65 ans serait donc injuste», estime l'enseignant de l'UCL. Qui concède néanmoins: «Le patrimoine concentré chez les plus de 65 ans est très inégalement réparti». C'est pourquoi une hausse des pensions devrait être financée par une fiscalité sur le patrimoine de ceux-ci. «Il faut une redistribution entre pensionnés». De là à monter à 15% du PIB, comme le suggère le PTB? Non, insiste Jean Hindriks. «On choisirait alors de renvoyer la facture des pensions à nos enfants», prévient-il, en rappelant que les dépenses de pensions, de 25 milliards il y a dix ans, s'élèvent désormais à 41 milliards. De plus, Jean Hindriks estime que si l'on intègre les 300.000 personnes en maladie-invalidité qui ne travailleront plus et les 162.000 «prépensionnés», «on se situe déjà à 15% du PIB, c'est-à-dire à 30% du budget de l'Etat». (Le Soir, 20 avril 2015)

Kim De Witte : « En ce qui concerne le fait d’augmenter des dépenses de 25 à 41 milliards, on ne peut pas comparer les chiffres absolus dans le temps. Des chiffres absolus donnent une image déformée, parce que deux facteurs importants sont laissés de côté : l’inflation et la croissance de la richesse.

Nos dépenses pour les pensions ont-elles presque doublé en dix ans ? Pas du tout. La Commission d’étude sur le vieillissement calcule depuis 2001 le coût du vieillissement. Le dernier rapport date de juillet 2014. En 2013, 10,6 % de notre richesse (PIB) est allé aux pensions (pour toutes les pensions : fonctionnaires, autres salariés, indépendants et revenu garanti aux personnes âgées – GRAPA)[8]. En 2003, c’était 9,2 %. Donc, en dix ans, une hausse de 15 %.

Si on intègre les personnes en invalidité et les prépensionnés, on est à 12,7% (et pas à 15%) du PIB, selon les derniers chiffres du Comité de Vieillissement (10,6 % pour les pensions, 1,7% pour les invalides de travail et 0,4 % pour les prépensionnés) [9]. »

 

[1] Commission de Réforme des pensions 2020-2040, Un contrat social performant et fiable, rapport général, p. 22 (voir http://http://pension2040.belgium.be/fr/).

[2] J. Berghman, H. Peeters en A. Mutsaerts, De pensioenbescherming in België: overzicht en uitdagingen, in P. d’Hoine en B. Pattyn (eds.), Over de grenzen en generaties heen – XXI Lessen voor de eenentwintigste eeuw, Leuven, Universitaire Pers Leuven, 2012, 113-15.

[3] Voir Eurostat, via http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/submitViewTableAction.do?dvsc=9.

[4] Comité d'étude sur le vieillissement. Rapport annuel 2014, p. 53.

[5] Antwoord van de minister van Werk op de vraag van O. Destrebecq aan de minister van Economie over de toenemende hypothecaire schuldenlast van de gezinnen, Parl. Hand. Kamer, 21 november 2013, vraag nr. P2067.

[6] De OESO stelt dat een fiscaal beleid gericht op eigendomsverwerving vaak ‘regressief’ is omdat hogere inkomensgroepen vaker een eigen woning bezitten en er meestal sprake is van een belastingsaftrek i.p.v. een belastingskrediet (zie D. Andrews, A. Caldera Sanchez en A. JohanssoN (2011) Housing Markets and Structural Policies in OECD Countries, OECD Economics Department Working Papers, No. 836, OECD Publishing).

[7] Vraag van O. Destrebecq aan de vice-eersteminister en minister van Economie, Consumenten en Noordzee over "de toenemende hypothecaire schuldenlast van de gezinnen", Parl. Hand. Kamer, 21 november 2013, vraag nr. P2067.

[8] Comité d'étude sur le vieillissement. Rapport annuel 2014, p. 6.

[9] Comité d'étude sur le vieillissement. Rapport annuel 2014, p. 6.

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Commentaires

Plusieurs critères ne sont pas pris en compte dans l'aerticle: 1°) Les salaires du privés ne sont plus élevés pae rapport au public (ils se rattrappaient sur la retraite) 2°) Le nombre plus élevé de personnes immigrées dont aucune générations n'ont jamais cotisées et cela va en s'emplifiant. 3°) Des pensions exorbitantes sont attribuées à des fonctionnaires avec des postes déjà très bien payés (Hommes d'état et mili officiers militaires) 4°) Pourquoi ne parle t'on pas du transfert de la caisse des employés et ouvriers vers d'autres caisses il y a quelques années.