Photo Solidaire, Olivier Goessens

« Ensemble, nous pouvons gagner contre la direction de Carrefour »

La direction de Carrefour exerce la tactique du diviser pour régner, les travailleurs, celle de la solidarité. À Paris, le 1er mars, les travailleurs belges et français ont mené ensemble une action contre le plan de la multinationale. Perte d’emplois, fermetures de magasins, polyvalence imposée, attaques sur les conditions de travail… : la restructuration menace tous les travailleurs, des deux côtés de la frontière.

« La solidarité a été cruciale en 2010 et c’est aussi le cas aujourd’hui »

« En 2010, la direction a été très surprise par notre solidarité et notre détermination à l’action. C’est parce que nous avons tous ensemble fait grève pendant des jours dans toute la Belgique que nous avons pu contrer en partie le plan de restructuration. Cette unité est notre plus grande arme », raconte Jan, dans le car en route vers la France. Dans le même car, il y a aussi Paul, en prépension depuis 2010 mais toujours actif à la LBC, la centrale des employés de l’ACV-CSC. « Je suis toujours ce qui se passe pour les travailleurs de Carrefour. Les gens qui travaillent encore là aujourd’hui ont déjà dû subir de lourdes restructurations. Je suis surtout inquiet pour ceux qui vont perdre leur emploi et qui ne pourront pas prendre leur prépension. Où vont-il pouvoir trouver un autre emploi ? De plus, aujourd’hui, la prépension n’est plus du tout une prépension. On peut toujours être appelé pour aller travailler. Si chacun se bat de manière individuelle, les gens peuvent être montés les uns contre les autres, et alors nous sommes fichus. Mais si on lutte tous ensemble, nous pouvons encore gagner. Le message, c’est la solidarité. »

Ensemble à Paris

Jean-Yves, délégué du syndicat français Force ouvrière (FO)

La solidarité est en effet très forte entre les travailleurs des différents magasins et départements, et c’est encore plus la cas parmi ceux qui se rendent ensemble à Paris. Et l’accueil sur place est très chaleureux. Jean-Yves, délégué du syndicat français Force Ouvrière, souligne l’importance de la collaboration. « Le président Macron veut encore davantage de flexibilisation du marché du travail, mais c’est en fait la Commission européenne qui impose cela à tous les États membres. Tout doit être libéralisé pour assurer le profit des actionnaires européens. C’est pourquoi nous devons organiser la résistance également au niveau international. En France, nous admirons le nombre de travailleurs qui, en Belgique, sont syndiqués, et chez les Belges, j’entends qu’ils admirent notre combativité. Nous pouvons apprendre beaucoup les uns des autres. Si nous travaillons ensemble, nous pouvons vaincre une multinationale. »

La énième restructuration : « Maintenant, ça suffit ! »

Pour beaucoup de travailleurs, l’annonce par Carrefour d’une nouvelle lourde restructuration est tombée comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’entreprise se porte bien au niveau financier et, ces dernières années, le personnel a déjà dû faire beaucoup de sacrifices. Par exemple, en 2007, Linda et Conny ont été déplacées d’Ekeren à Schoten. « Le site d’Ekeren venait alors d’être rénové. Le lendemain de la fête pour la réouverture, on nous a annoncé que le magasin allait fermer. C’est du pur cynisme, aucun respect. La changement a été très dur, c’était comme si on passait d’une entreprise familiale à une usine. Tout d’un coup, on devient un numéro. Heureusement, nous avons pu garder nos anciennes conditions de travail, mais on remarque que la plupart des jeunes ne restent pas. »

Conny et Linda

Anne travaille depuis 35 ans à l’hypermarché Carrefour de Lier. « Les horaires plus flexibles, le manque de personnel et la pression pour travailler de manière polyvalente rendent le travail de plus en plus difficile, explique-t-elle. La pression de travail devient beaucoup trop forte. Pas mal caissières souffrent de plusieurs problèmes physiques. Si désormais elles vont devoir aussi faire du travail physiquement dur en soulevant des choses lourdes, je ne sais pas ce que ça va donner. C’est un cercle vicieux. » Chris témoigne également de l’augmentation de la pression de travail : « Au Carrefour Market de Mortsel, le système polyvalent a déjà été en grande partie introduit. Nous travaillons aussi avec énormément de jobs d’étudiant. Parfois, il y a plus d’étudiants que de personnel fixe dans le magasin. Tout cela fait que la pression de travail est trop grande, y compris pour ces étudiants. La manière dont on les traite est d’ailleurs scandaleuse. Récemment, j’ai encore dit à un étudiant : "si j’étais toi, je ne resterais pas". »

Tristan, qui travaille à l’hypermarché de Bruges Sint-Kruis, souligne : « Carrefour affirme qu’il faut à nouveau restructurer pour rester concurrentiel, mais ils ont eux-mêmes augmenté la concurrence dans le secteur avec leurs restructurations très poussées en 2007 et en 2010. Après cela, Colruyt et Delhaize ont suivi. Pour augmenter les bénéfices, les directions sont dans une concurrence aux salaires les plus bas et aux plus mauvaises conditions de travail. Sans prendre en considération la santé du personnel. Pour les actionnaires, c’est the sky the limit, pour nous, c’est une race to the bottom, une course vers le fond. »

Marc

Une grande combativité

Quelque 1 500 travailleurs étaient présents à l’action au siège de Carrefour à Paris. Les semaines précédentes, il y avait déjà eu des actions syndicales dans 29 villes françaises. Le coup d’envoi a ainsi été lancé de ce qui promet d’être une lutte acharnée pour le maintien des emplois et de conditions de travail dignes. Jean-Yves de Force Ouvrière explique qu’à l’hypermarché de Beaune, où il travaille depuis 21 ans, ses collègues sont très inquiets parce que Carrefour en France a l’intention de mettre ses hypermarchés en franchise. Ces travailleurs risquent donc de perdre une partie de leur salaire. « Les gens sont inquiets, mais aussi très combatifs. Le 17 février, nous avons fait grève avec tous les travailleurs, et cela a été un grand succès. D’autres actions vont très certainement suivre. Nous allons nous défendre, je pense même que nous pouvons gagner. » 

Tristan

Tristan pense lui aussi que la victoire est possible. « L’entreprise a un gigantesque bénéfice accumulé de 8,5 milliards, s’indigne-t-il. Rien que l’actionnaire Bernard Arnault a déjà plus que doublé sa fortune personnelle depuis la dernière restructuration en 2010, passant de 20 à 47 milliards. En une seule année, il a gagné 16,5 milliard d’euros. Ne peuvent-ils pas aller chercher ces deux milliards chez lui ? Il n’aura pas pour autant une tartine de moins, n’est-ce pas ? J’espère que nous allons pouvoir élaborer un plan d’action national, avec des actions alternatives et la volonté d’impliquer tout le personnel, pas seulement les délégués. Il est important de continuer à trouver de l’énergie. Nous pourrions bien sûr nous résigner, mais le monde avance grâce aux gens qui osent protester. On tombe et on se relève, mais avec l’ambition de gagner. C’est pour ça que nous nous battons. »

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