Pour le PTB, chaque jeune a droit à une formation polyvalente, y compris une formation polytechnique, qui garantit qu’on comprenne le monde dans toutes ses dimensions... (Photo Ecole Polytechnique, J. Barande)

Enseignement : pas d'excellence sans refinancement

Le « Pacte pour un enseignement d’excellence » suscite beaucoup de discussions parmi les enseignants et les parents. Il prévoit notamment d’instaurer progressivement, entre 2020 et 2027, un « tronc commun pluridisciplinaire et polytechnique » de la maternelle jusqu’à la 3ème secondaire. Faut-il défendre ce Pacte ou le combattre ? Interview croisée de trois membres de la commission Enseignement du PTB.

Le Parlement de la FWB (Fédération Wallonie Bruxelles) va débattre des grilles horaires de ce tronc commun en février. Ce sera le premier grand débat parlementaire sur le Pacte d’excellence. Le gouvernement veut déterminer les grilles horaires en mars. Puis, des groupes de travail « référentiels » vont fixer les contenus par discipline (mathématiques, français, histoire, techniques…). Où en est le PTB dans ces débats autour du Pacte d’excellence ? Faut-il défendre ce Pacte ou le combattre ? Voici les réponses de Anouk Vandevoorde, Elisa Groppi et Rafik Rassaa, enseignants et membres de la commission « enseignement » du PTB.

Le Pacte pour un enseignement d’excellence, c’est quoi ?
A l’initiative de Joëlle Milquet, ministre de l’Enseignement de la FWB, des représentants d’organisations syndicales, des Fédérations de Pouvoirs Organisateurs, des Fédérations d’Associations de Parents, de l’administration et du Cabinet de la ministre, se sont mis au travail à partir de janvier 2015 pour analyser les problèmes de l’enseignement francophone et pour proposer des solutions. Ces discussions ont abouti à un avis final du « Groupe central » (qui regroupe les acteurs de l’enseignement qui pilotent le Pacte) en mars 2017. Ce document compte plus de 350 pages.
Le gouvernement (PS-cdH) de la FWB, et notamment le ministre-Président Rudi Demotte (PS) et la ministre de l’Enseignement Marie-Martine Schyns (cdH, qui a remplacé Joëlle Milquet entretemps), s’est engagé à traduire cet avis en mesures dans les années à venir. Les premières mesures ont été votées au Parlement de la FWB en juillet 2017 et ont été mises en œuvre à partir de septembre 2017. Le calendrier du Pacte d’excellence s’étale jusqu’en 2030. Un nouveau gouvernement ou une autre majorité dans le Parlement de la FWB peut toujours changer de cap. 

Quel jugement portez-vous sur le Pacte d’excellence ?

Rafik Rassaa. Ce Pacte contient un diagnostic assez lucide des problèmes de l’enseignement francophone. S’il propose parfois de bonnes pistes pour résoudre certains problèmes, les mesures opérationnelles manquent souvent, faute de courage politique et de moyens. Le courage politique manque pour mettre en place les conditions de réussite de la réforme comme le fait de s’attaquer au marché scolaire : on n’ose pas imposer une politique d’inscriptions qui garantit la mixité sociale dans toutes les écoles et on n’ose pas toucher à l’existence de réseaux concurrents. Les moyens financiers manquent à la revendication de réduction de la taille des classes, mesure pourtant essentielle pour réaliser les objectifs d’équité et d’efficacité dont parle le pacte. Enfin, il y a des aspects négatifs auxquels nous nous opposons, comme la volonté de demander à l’enseignement qualifiant (enseignement technique de qualification et enseignement professionnel, Ndlr) une « meilleure » réponse aux attentes du monde patronal ou encore la vision managériale et libérale de la gouvernance du système scolaire avec la contractualisation de la relation entre les directions des écoles et le ministère.

Les moyens financiers manquent à la revendication de réduction de la taille des classes, mesure pourtant essentielle pour réaliser les objectifs d’équité et d’efficacité dont parle le pacte

Quels sont les aspects positifs du Pacte ?

Anouk Vandevoorde. Je vois six points qui me semblent corrects. D’abord, la thèse centrale du diagnostic est « notre système scolaire produit des résultats insatisfaisants tant en termes d’efficacité que d’équité ».

Ensuite, nous saluons la volonté de recentrage sur les savoirs. L’« approche par compétences », instaurée par la ministre de l’Enseignement Laurette Onkelinx (PS) il y a 20 ans, a en effet eu pour conséquence de déstructurer les contenus et ça a fait des ravages. Même si tout n’est pas à rejeter dans cette approche, il est très important d’amener plus de clarté et de précision sur les savoirs à acquérir.

Le renforcement de l’encadrement en maternelle est évidemment une bonne chose. Même si on reste loin de l’objectif de réduire la taille des classes de manière significative à tous les niveaux.

L’idée d’un tronc commun « pluridisciplinaire et polytechnique » jusque 15 ans (fin 3ème secondaire) sans filière différenciée et sans option est aussi positive.

L’objectif de réduire le redoublement (maintenant 50 % d’élèves à l’âge de 15 ans ont déjà doublé au moins une fois) à la moitié avant 2030 est louable. Mais la moitié de 50 %, c’est toujours 25 %.

La gratuité de l’enseignement obligatoire est acceptée comme objectif. Mais les montants pour la réaliser ne permettent pas d’espérer atteindre cet objectif avant très longtemps.

Qu’en pensent les syndicats ?

Elisa Groppi. Il est positif que les syndicats enseignants aient obtenu certaines garanties par rapport au maintien de l’emploi ou l’évaluation des enseignants. La première version de l’avis « final », sorti en décembre 2016, mettait une pression énorme sur les enseignants (y compris nommés) en donnant au directeur le pouvoir de les licencier un peu trop à la légère. La nouvelle version de l’avis final, adoptée en mars 2017, encadre les évaluations très strictement de manière à se limiter aux cas d’abus et de mauvaise volonté manifestes. De même, le gouvernement s’engage à maintenir l’emploi dans l’enseignement qualifiant malgré la diminution d’une année.

Quels sont les aspects négatifs ?

Rafik Rassaa. Malheureusement, il y en a énormément. D’abord, une grande timidité dans les moyens investis. On estime que les moyens investis devront être de l’ordre de 300 millions. Par ailleurs, certaines mesures permettront d’épargner de l’argent. Pas loin de 250 millions. L’investissement net ne devrait donc pas dépasser 50 millions. Petite avancée : lors des négociations qui ont suivi le refus syndical (lorsque les syndicats ont consulté leur base en janvier-février 2017 à propos de la 1ère version du Pacte parue en décembre 2016, le résultat a été « non sauf... ». Sauf si un certain nombre de conditions sont remplies : garanties sur l'emploi, sur l'assouplissement des mesures disciplinaires potentielles vis à vis des profs, du préfinancement des mesures, etc., NdlR), il y a eu une demande acceptée de préfinancement. Cela veut dire que les investissements de 300 millions seront bien effectués au moment de l’implémentation des différentes mesures. Les effets retours ne sont escomptés que plus tard. Cet investissement peut paraître important. En fait, il correspond à 3 % du budget de la FWB et à 4 % du budget de l’Enseignement. Par rapport aux énormes défis à relever, il est clair que c’est insuffisant. Ca hypothèque évidemment les chances de réussite car ça oblige à être très peu ambitieux sur la diminution de la taille des classes par exemple. Alors que c’est un enjeu majeur. Le chef du cabinet de la ministre de l’Enseignement, Laurent De Briey, déclarait le 20 janvier à la fin de la journée « de consensus » (qui regroupait 120 enseignants et parents invités à donner leur avis sur le Pacte, NdlR) sur les grilles horaire du tronc commun : « J’entends bien ici la demande de réduire la taille des classes à 15 élèves. La ministre y est favorable. Mais c’est simplement impossible. Sinon, il faudrait réduire les salaires des enseignants de 25 %. Ce sera donc non. » On continue donc de raisonner dans une logique d’enveloppe quasi fermée et on se refuse à envisager un véritable refinancement.

Allonger le tronc commun sans organiser plus de mixité, c’est s’arrêter au milieu du chemin

Ensuite, il n’y a aucune volonté de réguler les inscriptions. « La mixité sociale dans les écoles et dans les classes doit être un objectif à poursuivre mais elle ne se décrète pas », dit le texte du Pacte. C’est un énorme bémol quant à l’éventuelle réussite du Pacte. Car, justement, les études montrent que la mixité se décrète. Elle ne s’obtient que dans les pays où il y a un volontarisme politique pour réguler l’affectation des élèves en vue de créer la mixité ou dans ceux où cette mixité est quasi automatique pour des raisons géographiques (faible densité de population par exemple). Or, il se fait que cette mixité est indispensable pour plus d’égalité. Cela aussi, les études le montrent. Et donc allonger le tronc commun sans organiser plus de mixité, c’est s’arrêter au milieu du chemin.

Ensuite, l’existence des réseaux concurrents n’est pas remise en question et il n’y a pas de mesures énergiques pour faire collaborer les réseaux.

Vous critiquez aussi « l’adéquationisme ». Qu’est-ce que c’est ?

Rafik Rassaa. C’est l’idée que l’école doit s’adapter aux attentes patronales : flexibilité, spécialisation, etc. On présente les choses comme s’il était possible de résoudre le problème du chômage via l’école. Ce qui est totalement faux. Comme si les emplois vacants étaient uniquement causés par l’inadéquation des qualifications fournies à l’école. Le patronat veut avoir son mot à dire sur les programmes avec l’unique objectif de modeler une main d’œuvre qui réponde à ses besoins. Il veut décider quels options dans l’enseignement qualifiant seront maintenues, supprimées ou instaurées. L’esprit « d’entreprendre » qui fait partie d’un domaine d’apprentissage du tronc commun ouvre la porte à la propagande patronale.

En fait, le néolibéralisme imprègne ce texte : le directeur est décrit comme un GRH (gestionnaire des ressources humaines), on met la gouvernance à toutes les sauces, on parle « d’efficience », « d’évaluation », etc. Tout ceci n’est certainement pas étranger au fait que le cabinet de consultance privé Mc Kinsey était à la manœuvre dans le pilotage du processus.

La Fédération Wallonie-Bruxelles peut-elle mobiliser plus de 300 millions d’euros pour le Pacte d’excellence ?

Elisa Groppi. Comme la FWB dépend de dotations du fédéral et des gouvernements wallon et bruxellois, sa marge de manœuvre financière est marginale. La communautarisation de l’enseignement, prônée à l’époque par le PS, le CVP (parti démocrate chrétien flamand, ancêtre du CD&V, NdlR) et les partis nationalistes, a accéléré le définancement de l’enseignement (de 7 % du PIB en 1980 à moins de 6 % aujourd’hui malgré la croissance spectaculaire du nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur et d’autres besoins), surtout de l’enseignement francophone. Aujourd’hui, les dépenses par élève dans l’enseignement obligatoire francophone sont 15 % inférieures à celles de l’enseignement flamand. En plus, la communautarisation a divisé les syndicats enseignants.

Une lutte unitaire, nationale, des syndicats et de toutes les forces démocratiques sera nécessaire pour obtenir un refinancement sérieux de l’enseignement francophone et flamand

Nous pensons qu’une lutte unitaire, nationale, des syndicats et de toutes les forces démocratiques sera nécessaire pour obtenir un refinancement sérieux de l’enseignement francophone et flamand. L’enseignement francophone a besoin d’au moins 1 milliard d’euros supplémentaires à court terme. Le PTB était le seul parti politique, en Flandre, à avoir soutenu à fond la lutte historique des enseignants francophones et leurs syndicats pour le refinancement de l’enseignement en 1996. Le PTB combat les aspects néfastes de la communautarisation de l’enseignement et soutient toute initiative de lutte unitaire pour le refinancement. 

Pourquoi le PTB soutient-il le tronc commun ?

Anouk Vandevoorde. Chaque jeune a droit à une formation polyvalente, y compris une formation polytechnique, qui garantit qu’on comprenne le monde dans toutes ses dimensions. Le futur maçon ou éboueur ou la future infirmière ou ouvrière à la chaîne d’Audi a autant droit à une formation historique, philosophique, artistique ou à un apprentissage des langues que le futur architecte, médecin ou banquier. Et tous ont droit à une formation polytechnique qui explique les bases techniques de la production et les bases matérielles de notre société. Ce qui permet de voir que c’est le travail qui est – avec la nature – la seule source de toute richesse matérielle. Et comment ce sont donc les travailleurs, et pas les capitalistes, qui sont irremplaçables. Une formation polytechnique implique des travaux pratiques dans des ateliers à l’école, des visites aux chantiers et aux usines et des stages dans des entreprises. La sélection par filières ou options hiérarchisées dès le plus jeune âge est contraire à cette idée de formation polyvalente pour tous. C’est une première raison pour laquelle nous voulons un long tronc commun pluridisciplinaire et polytechnique : éviter que des jeunes sortent de l’école comme analphabètes « techniques » ou « politiques » ou, pire encore, sans savoir lire ou écrire convenablement.

En plus, plusieurs études et l’expérience de plusieurs pays montrent qu’un long tronc commun polyvalent est très efficace en matière de lutte contre les inégalités. En n’imposant pas de choix trop tôt, on évite d’envoyer très rapidement des élèves en difficulté dans des filières moins valorisées. On évite aussi des choix d’orientation plus déterminés par l’origine sociale que par les compétences intrinsèques du jeune. Un tel tronc commun permet un choix d’orientation ultérieure, plus mature et moins déterminée par l’origine sociale de l’élève.

Pourquoi critiquez-vous alors le tronc commun présenté par le Pacte ?

Elisa Groppi. La réussite d’un tronc commun tel que nous le voyons nécessite plusieurs conditions préalables. Il est impossible de maintenir les élèves dans une même classe jusqu’à l’âge de 15 ou 16 ans si leurs acquis sont trop différents. Il faut donc un investissement dès l’enseignement maternel pour que les élèves ne décrochent pas. La taille des classes doit permettre aux enseignants de garantir la progression de tous leurs élèves. Nous prônons un maximum de 15 élèves par classe en maternelle et dans les deux premières années du primaire, puis un maximum de 20. De plus, il faut des dispositifs pour la remédiation immédiate.

Une deuxième condition est la mixité sociale dans toutes les écoles. Troisième condition : les établissements qui organisent la fin du tronc commun (le secondaire inférieur) doivent physiquement être séparés de ceux qui organisent la formation générale ou qualifiante après le tronc commun (le secondaire supérieur). Sinon les apprentissages dans le tronc commun seront fortement déterminés par les options dans le secondaire supérieur et donc très divergents, malgré l’existence de programmes formellement identiques. Et la résistance à une meilleure régulation des inscriptions sera d’autant plus forte puisque les parents ne voudront pas voir affectés leurs enfants dans une école qui n’organise pas ensuite l’orientation projetée pour leur enfant.

N'allez-vous pas semer des illusions en prônant le tronc commun dans la situation actuelle ?

Anouk Vandevoorde. La lutte pour la réalisation d’un tronc commun « pluridisciplinaire et polytechnique » n’est pas du tout gagnée parce que cette formule figure dans l’avis final du Pacte d’excellence. Ceux qui comprennent l’enjeu savent fort bien que beaucoup d’obstacles doivent être franchis pour aboutir, un jour, à un vrai tronc commun polyvalent. Il faut lutter pour que les conditions de réussite d’un tronc commun soient remplies et ne pas se contenter de belles intentions ou de propositions trop vagues ou creuses. Il ne faut pas semer d’illusions en laissant croire que la mise en œuvre d’un tronc commun est facile.

Il faut combattre les forces qui s’opposent au tronc commun parce qu’elles défendent un enseignement élitaire

Nous pensons aussi qu’il ne suffit pas d’être vigilant, de « ne pas semer d’illusions ». Il y a du pain sur la planche pour les progressistes qui luttent pour une école émancipatrice et démocratique pour tous. Il faut combattre les forces qui s’opposent au tronc commun parce qu’elles défendent un enseignement élitaire, où les « meilleurs » élèves sont séparés des « autres » au plus vite, où la ségrégation scolaire (la coexistence d’écoles ghettos de pauvres et de riches) et les inégalités sociales restent très élevées. Il faut un travail patient parmi beaucoup d’enseignants et de parents pour expliquer les avantages d’une formation polyvalente et donc d’un long tronc commun pour tous les jeunes. On doit indiquer et critiquer toutes les faiblesses et inconséquences du Pacte, notamment pour la mise en œuvre du tronc commun, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Quelle position allez-vous adopter ? 

Rafik Rassaa. Le Pacte va progressivement être implémenté (sur 15 ans). Nous soutiendrons tout ce qui est positif et nous en réclamerons la mise en œuvre si ça venait à être détricoté. Le PTB a voté pour les premières mesures adoptées au Parlement de la FWB en juillet 2017 qui prévoient le recrutement de 1 100 professionnels de la petite enfance (instituteur(trice)s, puériculteur(trice)s et psychomotricien(ne)s) et des aides administratives ou éducatives pour renforcer les directions du fondamental à raison d’un équivalent temps plein pour 500 enfants. Il faudra aussi combattre toutes les mesures négatives qui respirent le néolibéralisme à plein nez.

Nous mènerons aussi un combat pour ce qui est absent du Pacte : refinancement, régulation des inscriptions (garantir à chaque élève une place dans une école facilement accessible et mixte socialement), etc. Particulièrement pour la diminution de la taille des classes. C’est indispensable si on veut améliorer la qualité de l’enseignement et lutter contre les inégalités. Une étude menée aux États-Unis (« STAR ») a en effet démontré que les plus petites classes profitaient à tous les élèves, mais surtout à ceux issus des milieux populaires. Surtout s’ils fréquentent de telles classes dans leurs premières années de scolarité. C’est la raison pour laquelle nous voulons nous battre pour un maximum de 15 élèves en maternelle et dans les deux premières années du primaire et pour 20 élèves maximum dans les autres années.

La commission enseignement du PTB a réalisé une étude du Pacte d'Excellence. Cliquez ici pour la télécharger.

Télécharger l’avis final du Groupe central sur le Pacte pour un enseignement d’excellence (mars 2017)

 

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