Ada Colau (Photo flickr.com, Marc Lozano

Elections en Espagne : victoire pour les activistes, grosse claque pour l’establishment

Un tremblement de terre : c’est ainsi qu’est qualifié le résultat des élections régionales et municipales de ce 24 mai en Espagne. Le Parti populaire (conservateur), au pouvoir depuis des années, et le PSOE (sociaux-démocrates) encaissent des coups sévères, et les listes d’union de gauche obtiennent de très beaux scores.

« L’espoir a gagné »

C’est en effet l’espoir qui a gagné, et certainement dans les villes de Madrid et Barcelone qui ont connu une véritable déflagration. La liste Barcelona en Comú (qui signifie « ensemble pour Barcelone) décroche – en partant de zéro – la première place avec plus de 25%, et éjecte les conservateurs nationalistes catalans de leur trône. Cette liste regroupait les forces de Podemos, d’Izquierda Unida (IU), des verts et d’une série de militants sociaux et syndicaux. La bouillonnante cité catalane aura donc désormais maintenant une jeune activiste comme bourgmestre : Ada Colau (41 ans), une des fondatrices et la porte-parole la plus connue de l’association contre les expulsions des logements, la « Plateforme des victimes de l’hypothèque » (PAH). Le PAH est toujours prêt à protéger les gens contre les expulsions forcées des logements par des banques et tribunaux impitoyables. Sur ce sujet, Ada Colau a écrit un livre, ¡Sí se puede! Crónica de una pequeña gran victoria (« oui, nous pouvons ! Chronique d’une petite grande victoire »). « L’espoir a gagné », a déclaré Ada Colau après sa fracassante victoire électorale. « Enfin, la campagne de la peur et du défaitisme a été battue. Elle a cédé le terrain au désir de changement. C’est une victoire de David contre Goliath. »

Le PTB a félicité Ada Colau et Barcelona en Comú pour cette victoire. Ada Colau a immédiatement fait savoir qu’en tant que nouvelle bourgmestre, un salaire de 2.200 euros lui suffit, au lieu des 12.000 euros normalement octroyés aux bourgmestres des grandes villes. Le PTB applique le même principe : tous les élus PTB vivent avec un salaire moyen d’ouvrier. Quant au  programme d’Ada Colau pour Barcelone, il comprend : des amendes pour les banques qui possèdent des logements vides, 2500 nouveaux emplois à la Ville, une prime mensuelle de 600 euros pour les familles dans la pauvreté, des repas gratuits dans les écoles et le retrait de permis de bâtir pour les hôtels de luxe, comme celui de la Deutsche Bank.

 

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Ada Colau y est en action à l’occasion d’un rassemblement pour contester l’expulsion de Jaime et Lucia de leur appartement à Barcelone en 2013. Grâce à la plate-forme contre les expulsions et à l’action menée par les gens du quartier, l’huissier qui voulait procéder à leur expulsion repartait bredouille. Elle explique à partir 8’40 le sens de son action : « Nous assistons à une prise en otage de la démocratie par le pouvoir économique. Le pouvoir économique dicte les règles du jeu. Il est clair que ces règles sont injustes envers la majorité de la population. Face à une telle agression brutale, nous n’avons pas seulement le droit, mais aussi le devoir de désobéir à ces lois et à ces règles de jeu anti-démocratiques. Tous les droits démocratiques ont été obtenus par un large front de désobéissance civile. »

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Dans la capitale Madrid, la liste alternative, Ahora Madrid (« Madrid maintenant »), est également une union entre Podemos, le Parti communiste espagnol, une partie du Izquierda Unida local et divers militants. Ahora Madrid est tout juste deuxième, mais accèdera peut-être au pouvoir avec le soutien du PSOE. Ce serait alors Manuela Carmena qui deviendrait bourgmestre. Manuela Carmena, 71 ans, avocate et ancienne juge, s’est fait connaître en défendant les prisonniers politiques sous la dictature de Franco. En 1977, elle a échappé à un attentat de l’extrême droite.

« Indignés » et autres mouvements de lutte comme base

Une constante dans les bons résultats des listes de gauche, c’est qu’elles ont le soutien des travailleurs qui, dans de nombreux endroits, mènent localement des actions contre des licenciements et pour de meilleurs salaires et conditions de travail. Ce listes ne sortent d’ailleurs pas « de nulle part », elles sont le résultat et le prolongement des actions de protestation dans les rues, des occupations des places, des « vagues vertes » et des colères blanches qui ont parcouru l’Espagne ces quatre dernières années – à commencer par le « 15M », l’occupation par les Indignés, le 15 mai 2011, de la place Puerta del Sol à Madrid.

Tous ces mouvements de lutte ont déjà engrangé de belles victoires : D’importantes manifestations ont pu empêcher la réforme de la loi sur l’avortement, réforme qui voulait interdire celui-ci sauf dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Idem avec la privatisation planifiée des hôpitaux de Madrid, après une année de lutte. Après deux semaines de grève, le licenciement de 1 134 balayeurs de rue à Madrid a été annulé. La fermeture de l’usine Coca-Cola à Madrid est remise en cause après deux années d’actions de protestation. Le PAH, l’association contre les expulsions de logement, a réussi à empêcher chaque année environ 200 expulsions. Et, last but not least, l’Espagne a connu deux grèves générales en 2010 et en 2012 – et celle de 2012 a eu lieu plus ou moins en même temps que les grandes grèves au Portugal, en Italie, en Grèce et à Chypre.

La victoire d’une nouvelle gauche en Espagne aura du retentissement dans toute l’Europe. Sur Radio1 (la radio publique flamande), le président du PTB, Peter Mertens, a parlé d’un « signal important pour la gauche conséquente en Europe ». En effet, la percée de Syriza en Grèce et la résistance opposée par le gouvernement Tsipras au rouleau compresseur néolibéral de l’Europe ne sont plus des faits isolés. Une alternative de gauche nouvelle et fraîche poursuit son essor, au départ des mouvements de lutte de la base.

Paysage politique profondément renouvelé

Ces élections municipales et régionales constituaient un test important pour les cruciales élections législatives en novembre. Ce 24 mai, les deux partis de l’establishment ont réalisé des scores allant de mauvais à très mauvais. Le Parti populaire de droite du Premier ministre Mariano Rajoy obtient son résultat le plus faible en plus de vingt ans. Il reste cependant de justesse le plus grand parti en Espagne (27 %), mais perd 2,5 millions d’électeurs par rapport aux élections législatives de 2011. Le PP, au pouvoir dans 10 des 13 régions, va certainement perdre cinq de ses bastions. Le PSOE, dans l’opposition au fédéral, atteint encore 25 % mais perd cependant pas moins de 800.000 électeurs.

Où sont donc partis tous ces électeurs ? En premier lieu, vers des listes de gauche larges qui ont réussi à rassembler les mouvements de résistance conter la politique néolibérale ; des listes qui donnent forme à la conviction qu’une tout autre politique est nécessaire. Dans sept villes, ces listes se retrouvent à la première ou à la deuxième place : à Madrid (3 millions d’habitants), Barcelone (1,6 million), Saragosse, La Corogne, Cadix, Terrassa et Saint-Jacques de Compostelle. En deuxième lieu, il faut noter l’apparition d’une nouvelle formation populiste de droite, Ciudadanos (« citoyens »), qui obtient 7 % au plan national mais atteint ici et là les 15%. Un succès encore plus important a été atteint par le parti de gauche Podemos (« Nous pouvons »), également nouveau-venu mais qui a précédé Ciudadanos. Il est difficile de donner un pourcentage total de voix pour Podemos puisque, dans plusieurs régions, villes et communes, le parti se présentait sur de larges listes d’union de gauche. Cela vaut aussi pour Izquierda Unida (dont fait partie le Parti communiste espagnol), qui atteint presque les 5 %.

Le paysage politique en Espagne est ainsi profondément renouvelé. Le temps où l’une des deux grandes formations classiques pouvait gouverner seule dans un système à deux partis semble désormais révolu. Le PP ou le PSOE n’ont encore de majorité absolue presque nulle part ; presque partout, il faut composer des coalitions. Et, souvent, c’est Podemos (ou les larges listes de gauche dont font partie Podemos et IU) qui peut faire pencher la balance. Certains commentateurs affirment ainsi que « ces élections ont changé la démocratie en Espagne ». Il s’agit là sans doute d’un jugement prématuré, mais il est en tout cas certain que beaucoup de choses ont changé dans de nombreuses grandes villes d’Espagne, à Madrid et à Barcelone, et que les électeurs espagnols ont donné un très fort signal de gauche.

La crise espagnole en chiffres

  • 18% de la population vit sous le seuil de pauvreté.
  • Plus d’1 Espagnol sur 4 est au chômage ; chez les jeunes, c’est plus d’1 sur 2.
  • Entre 2007 et 2011, le revenu disponible des ménages a baissé de 3,5% par an, et celui des 10% les plus pauvres même de 13% par an.
  • Selon le Crédit Suisse, 55,6% de la richesse est détenue par seulement 10% de la population. 0,4% de la population, ou 170.000 ultra-riches, possèdent chacun plus de 50 millions de dollars.
  • 332.529 personnes sont sans abri.
  • 2,1 millions de travailleurs espagnols (11,7% du nombre total) sont des « travailleurs pauvres », gagnant moins que le seuil de pauvreté. 21,7% des petits indépendants sont sous le seuil de pauvreté.

 

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