Des milliers de personnes se sont réunies en plusieurs endroits autour du centre-ville de Vienne. (Photo Youngest_Hollenback / Instagram)

Autriche : l'extrême droite de retour au gouvernement, l’Union ferme les yeux

Depuis le 18 décembre dernier, l’Autriche a officiellement un nouveau gouvernement. 17 ans après la première coalition « noire-bleue », l’extrême droite y est de nouveau au pouvoir. Mais il n’y a pas eu de vague de protestations comme en 2000, contre le gouvernement avec Haider. Pourquoi ?

Ce lundi 18 décembre, le président (écologiste) autrichien a fait prêter serment au chef du Parti populaire conservateur (ÖVP), Sebastian Kurz, au président du Parti de la liberté de droite (FPÖ), Heinz-Christian Strache et 14 autres membres du nouveau gouvernement.

Dix-sept ans après la première coalition « noire-bleue », l’extrême droite y est de nouveau au pouvoir. A la grande satisfaction du groupe des élus d’extrême droite au Parlement européen réunis à Prague, ce week-end. « J’applaudis notre ami (Strache) », a déclaré le Néerlandais Geert Wilders, du Parti pour la liberté (PVV), rejoint par Marine Le Pen, du Front national français, qui a évoqué un « événement véritablement historique ».

Les réactions et les sanctions prises en 2000 par les gouvernements européens ne sont plus qu’un lointain souvenir. Le libéral Louis Michel appelait alors au boycott des Jeux olympiques d’hiver dans ce pays. Silence radio total au sein du gouvernement de son fils Charles…

En Autriche même, en 2000, le premier gouvernement de l’ÖVP-FPÖ avait dû passer par un couloir souterrain pour prêter serment parce que les manifestants avaient bloqué les entrées. La police a empêché une répétition de ce scénario lundi. Mais des milliers de personnes se sont réunies en plusieurs endroits autour du centre-ville de Vienne. « Nous ne pourrons pas empêcher ce gouvernement », a dit un manifestant, « mais il est important pour moi d’envoyer un signal contre les extrémistes de droite au sein du gouvernement aujourd’hui ».1

Un parti fondé par d’anciens SS

C’est donc la deuxième fois que le FPÖ, fondé en 1956 par un regroupement d’anciens nazis privés de leurs droits civiques, accède au pouvoir. Les thèmes anti-immigration et sécuritaires ont dominé la campagne. Le nouveau chancelier libéral Sebastian Kurz a fait du leader du FPÖ Heinz-Christian Strache son numéro deux. 6 des 13 ministères reviennent au parti d’extrême droite, dont la Défense, les Affaires étrangères et l’Intérieur. Le fait que, dans un pays du centre de l’Union européenne, des ministères aussi essentiels que l’Intérieur et la Défense soient aux mains d’un tel parti ne semble pas émouvoir outre mesure nos dirigeants européens.

Pourtant… Lors de sa fondation, le FPÖ défend des idées pangermanistes d’unification de l’Allemagne et de l’Autriche. Ses premiers dirigeants sont deux anciens Waffen-SS. Après un certain temps, son programme devient plus libéral, mais à la fin des années 1990, il revient à sa doctrine originale. Il est dirigé alors par Jörg Haider, admirateur assumé des SS, ancien gouverneur de la région de Carinthie. Il perd ce poste en 1991 après avoir fait l’éloge de « la politique de l’emploi du IIIe Reich ». Revenu au pouvoir dans la région en 1999, il s’allie avec le démocrate chrétien de droite, Wolfgang Schüssel et arrive au gouvernement fédéral en 2000.

Heinz-Christian Strache, le dirigeant actuel du parti, devenu entre-temps Vice-Premier ministre, s’est nourri aux mêmes sources (voir encadré plus bas).

Comme partout en Europe, les anciens néo-nazis autrichiens ont, depuis, tenté de redorer l’image du parti en écartant de la vitrine les « ultras » pangermanistes, antisémites et xénophobes.

Strache a remplacé l’antisémitisme par la lutte contre l’immigration et l’islam. De temps en temps, il se laisse pourtant encore aller. En août de cette année, il a posté sur sa page Facebook un homme corpulent, au nez crochu et portant des boutons de manchettes avec l’étoile de David. Devant lui se trouvent de nombreux plats, alors qu’en face de lui, un homme maigre est privé de repas. D’après la légende de la caricature, l’homme corpulent symbolise le système bancaire, tandis que la personne maigre évoque le peuple. Un peu plus tard, il poste une autre photo de lui prise lors d’une fête locale, en train de couper un jambon braisé et avec le commentaire : « Si tu manges du porc, tu peux entrer. »

Mais la plupart du temps, il multiplie les efforts pour se débarrasser de son passé nazi et antisémite. Voyages en Israël – y compris au mémorial de Yad Vashem, construit en mémoire des victimes juives de la Shoah perpétrée par les nazis – exclusion de membres ayant émis des propos antisémites ou négationnistes, soutien appuyé à l’État d’Israël ou déclarations en faveur des juifs. L’ennemi est devenu l’Islam politique qui « souhaite dominer l’Europe » et il voit en l’État d’Israël un « allié fidèle de l’Europe dans la lutte contre ce fléau ».

Un gouvernement du capital

Tout cela n’inquiète pas trop les dirigeants européens. Ce nouveau gouvernement n’est pourtant pas sans danger pour le projet d’une Union européenne renforcée sous la direction de Macron et de Merkel. Le Groupe de Visegrád – alliance informelle entre la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, qui rejette l’accueil des migrants – dispose de nouveaux promoteurs. Mais il a suffi que le président fédéral autrichien demande à Kurz et Strache de se déclarer en faveur de l’Union européenne. Ce qu’ils ont fait dans l’avant-propos du programme du gouvernement.

Apparemment, tant que le nouveau gouvernement autrichien mène une politique libérale, chère à la Commission européenne, il n’y a pas de problème pour les États-membres de l’Union...

Le FPÖ a recueilli de nombreuses voix de travailleurs qui espéraient qu’il allait réduire les attaques des gouvernements précédents contre leurs salaires, leurs conditions de travail, de logement. Ils seront vite déçus. Avec cette coalition, c’est le contraire qui se produira.

Le FPÖ a déjà abandonné son opposition sur des points essentiels de sa campagne électorale tels que le rejet de l’accord de libre-échange CETA. Il a également sacrifié sa position critique vis-à-vis de l’Union européenne pour quelques postes ministériels en acceptant de jeter à la poubelle la tenue d’un référendum sur le retrait de l’Autriche de l’Union.

Selon le quotidien « Die Presse », le gouvernement travaille sur une sorte de Hartz IV, comme en Allemagne, en matière d’allocations de chômage. (Lire plus sur les lois Hartz ici) L’aide sociale (CPAS) sera supprimée et intégrée dans les allocations de chômage, qui deviennent dégressives dans le temps.2

Attaques contre les acquis sociaux

Pour l’instant, les travailleurs autrichiens ont droit à une aide d’urgence lorsque leurs droits au chômage se terminent. Mais cet acquis social est remis en cause par le nouveau gouvernement, qui veut sabrer dans ce droit à l’aide d’urgence parce qu’il y a aujourd’hui plus de personnes qui bénéficient de l’aide d’urgence (182 079) que des allocations de chômage (164 328). Les bénéficiaires d’allocations d’urgence tomberont maintenant dans une sorte de Hartz IV : ils toucheront un minimum seulement si, dans leur ménage, il n’y a pas d’autres revenus ou s’ils ne disposent pas d’une maison, par exemple. Ils devront d’abord vendre tout ce qu’ils possèdent au dessus de 4 189 euros. Le but de Hartz IV est de créer une armée de travailleurs qui acceptent n’importe quel boulot pour sortir de cette misère et qui font ainsi pression sur les salaires de tous les travailleurs.

Le programme gouvernemental veut autoriser des journées de travail de 12 heures et des semaines de 60 heures dans tous les secteurs. Les heures supplémentaires ne seront plus payées comme telles. Il faudra travailler plus pour moins d’argent. Les entreprises ne devront plus engager pendant des périodes où la demande – et la production – augmentent. La flexibilité se généralisera. La loi qui encadre les loyers sera détricotée, tout comme le droit du travail. Les critères qui définissent un « emploi convenable » que les chômeurs ne peuvent refuser, seront plus sévères. Il y aura désormais un minerval pour les universités. D’autre part, les impôts des entrepreneurs seront réduits.

Les pensions minimales de ceux qui ont une longue carrière seront un peu relevées, mais les gens qui ont interrompu leur carrière – les femmes qui ont travaillé à temps partiel ou éduqué leurs enfants pendant un certain temps – verront leur pension diminuer.

Virage autoritaire

On comprend que notre gouvernement ne voit pas d’inconvénients dans ce programme. C’est le sien.

Evidemment, ce gouvernement « noir » (le noir est la couleur de l'extrême droite en Autriche) restreindra surtout les droits des réfugiés. Leurs aides sociales seront réduites. Les arrivants devront déposer leur argent et leurs GSM. Bref, un accueil pour le moins hostile des réfugiés qui fuient la guerre et la misère et qui pensent trouver en Europe une vie plus digne. Plus qu'autre chose, ce durcissement de politique risque d'aggraver la situation humanitaire des migrants.

Ce n’est par ailleurs pas ainsi qu’on résoudra les problèmes causés par le dumping salarial. Or le FPÖ, comme d'autres partis d'extrême droite, joue sur les problèmes liés à la directive sur le détachement des travailleurs et aux pratiques illégales dans l’emploi des travailleurs en provenance des pays européens les plus pauvres pour séduire les travailleurs.

Cependant, derrière la façade sociale de la campagne électorale du FPÖ et ses promesses de faire quelque chose pour les travailleurs, on voit maintenant son vrai visage : un parti des riches. Les petits salaires, les familles monoparentales, les sans-emploi, les travailleurs en général, les pensionnés et les réfugiés seront les grands perdants.

Un contrôle accru des médias est prévu, notamment de l’ORF, la radiotélévision publique, afin d’assurer, dit le programme, « une info objective et indépendante ». « Ce programme aurait pu être écrit par Viktor Orbán, dit Patrick Moreau, docteur en histoire et en sciences politiques, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Autriche. Il touche absolument tous les domaines de la vie quotidienne, l’école, la sécurité, les médias, l’organisation des syndicats… » Aujourd’hui, résume-t-il, « tous les éléments sont en place pour l’instauration d’un virage autoritaire en Autriche ».

Les protestations des premiers jours montrent que le gouvernement doit s’attendre à une vive résistance.

 Heinz-Christian Strache : des camps de la Wiking-Jugend au poste de Vice-Premier ministre

A 17 ans, il est membre de la confrérie étudiante Vandalia, à Vienne. Il y devient formateur idéologique et instructeur de combat. Vandalia se drape plutôt dans les couleurs de l’empire allemand que dans ceux de la république autrichienne. Sur une photo de la fin des années 1980, on voit Strache lors d’une rencontre nationale de ces confréries. Il y salue le nazi Franz Radl en étendant trois doigts de sa main droite (photo). Il s’agit du salut de « résistance et de Kühnen », une forme déguisée de salut nazi, importé d’Allemagne, où il est interdit.

Fin 1989, à 20 ans, il est arrêté par la police allemande alors qu’il est en route vers une manifestation de la « Wiking-Jugend » en RDA. La Wiking-Jugend allemande se situe dans la tradition de la Hitler-Jugend. La Sûreté de l’État allemande (Verfassungsschutz) la qualifie de neo-nazie et elles est interdite en 1994.

Il rencontre le fasciste, pro-séparatiste du Sud-Tirol italien, Norbert Burger et tombe amoureux de la fille de celui-ci.

Strache se fait remarquer dans des camps de la Wiking-Jugend. Avec des néo-nazis bien connus, il y organise des jeux plus ou moins paramilitaires. Les néo-nazis voient ces exercices comme une préparation à la reconquête du pouvoir. Deux des compagnons de Strache sont depuis liés à une organisation dirigée par un négationniste, Gottfried Küssel, qui fait de la prison pour ses activités nationales-socialistes.

En 1990, il est à nouveau arrêté en Allemagne. Il participe à un meeting du parti fasciste Deutsche Volksunion (DVU), qui fusionnera plus tard avec la tout aussi fasciste NPD. Il veut y faire venir le négationniste David Irving comme orateur. Mais Irving est interdit de parole. Strache avait déjà essayé de l’écouter à Vienne l’année d’avant. Mais là aussi, les autorités interdisent le meeting.
Strache a aussi été arrêté parce qu’il avait sur lui un pistolet à balles à blanc.
Entretemps devenu membre de la FPÖ, il est pris en mains par un dirigeant de sa région et fera carrière. 

 

1. Junge Welt, 18 décembre • 2. « Die Presse », 18 décembre 

Ajouter un commentaire

By submitting this form, you accept the Mollom privacy policy.

Commentaires

Les gens qui ont un sérieux penchant pour l'alcool disent:" Il y a une chose que je n'aime pas ...c'est boire seul ! Mais il y a une chose que j'aime encore moins ...c'est ne pas boire du tout ! " Cette phrase marrante, remaniée,irait à merveille au nouveau gouvernement Autrichien ... et au gouvernement Michel. " Il y a une chose que je n'aime pas ...c'est gouverner avec des partis un peu trop à droite ! Mais ce que j'aime encore moins ...c'est ne pas gouverner du tout ! "